Chronique du WE : L’Objet du désir

Chronique

Par Lâm le

Hello, il y a encore quelqu’un devant son écran ?

Je vous imagine plutôt autour d’une grosse tablée familiale, à vous empiffrer (et à le twitter discretos), avant d’attaquer le moment fatidique des cadeaux de Noël. Beh ouais, s’il y a une tradition qui prime durant l’année, c’est bien celle-ci.
Joie de recevoir, mais plaisir d’offrir ? Ou torture sous forme de combat du combattant ?

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Car aussi sûr que Noël se fête, les courses qui vont avec sont toujours aussi infernales (sauf si vous vous y prenez avant mi-novembre, mais là je vous méprise comme Gad Elmaleh méprise le Blond). Pourquoi bataille-t-on encore dans les grands magasins alors que notre vie est de moins en moins matérielle ? Petites réflexions, sur le terrain.

Ce soir, je ne suis pas votre chroniqueur du JDG. Ce soir, je suis votre envoyé spécial en direct live du front. Je suis actuellement à plat ventre, abrité derrière un rayon « 3 Blu-Ray pour le prix de 2 ». Territoire du conflit : le Virgin Megastore des Grands Boulevards. Il est symbolique plus de 18h00, fermeture exceptionnelle dans moins d’une heure.

cwe-cadeaux2La grande confrérie des acheteurs de dernière minute, ce soir chez Virgin. Mes frères, mes soeurs.

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//L’IMPORTANT, C’EST D’ACHETER

Autour de moi, les gens achètent clairement n’importe quoi. Car il faut absolument arriver chargés de cadeaux ce soir. Un par convive, un par couple à la limite. Alors qu’on se demande souvent ce que voudrait telle ou telle personne, le rapport est ici inversé, urgence oblige. Petites phrases captées autour de moi :

« Bon euh le coffret Clint Eastwood, tu valides ? »
« – Ouais ouais prends. »
« – C’est pour qui celui-là ? »
« – On verras sur place, de toute façon, c’est pratique Eastwwod : tout le monde aime »

« Ouais Charlotte, je suis au Virgin là, il voudrait quoi ton père ? Tu ne sais pas ? C’est parfait, moi non plus. Bon euh, prend la bonne bouteille dans notre réserve, on fera avec ça, je choppe un Singstar pour animer la soirée, ça fera cadeau collectif »

« Maman maman, je peux ajouter ce livre à mes cadeaux ? »
« Non ma chérie, je t’avais dit 60 euros, on en est déjà à 70 et je dois chercher encore les cadeaux pour tes cousins, raaaah »
« Maman maman maman maman maman maman mam… »
« OK OK ! Prends-le, mais maintenant, TU ME SUIS ET TU NE DIS PLUS RIEN ».
« Merci Maman »

« Bonjour, il vous reste une DSi ? »
« Non »
« Et une DS Lite Bleu Nacré ? »
« Et une DS Lite ? »
« 3 »
« Je prends, vous m’entendez, je prends. »

Ça, c’était moi. Je vous écris cette chronique depuis le front, car j’ai enfin l’esprit tranquille, le dernier cadeau qui manquait est enfin dans mon escarcelle (après 4 magasins).

Me voici donc posé dans le café Virgin, au milieu de l’agitation, avec le regard supérieur, mais compatissant du guerrier qui a survécu au conflit cette année, le vétéran avec sa Légion d’honneur du shopper crevard de dernière minute.

cwe-cadeaux3C’est un pic, c’est un cap… Non, c’est une des 12 files d’attentes, un soir de Noël.

Nous avons beau passer l’année à parler d’innovation de futur, Noël et son rush de consommation est un joli rappel à la réalité, au présent. On a beau parler de dématérialisation de la culture, des biens, de fin de la propriété et du début de l’ère de l’accès, à la fin de l’année, il faut un paquet bien réel.

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//L’IMMATERIEL NE FAIT PAS LE POIDS

C’est vrai quoi, on aime tous Spotify, DropBox. Mais un abonnement, un accès premium, ça ne s’offre pas. Ça ne se déballe pas nerveusement. C’est génial, mais en période de Noël, cela ne vaut rien.

Déjà, j’ai toujours considéré les chèques-cadeaux comme des sous-cadeaux de Noël. Ils ont le mérite d’être honnêtes (« je n’ai absolument AUCUNE idée de ce que tu veux et je n’ai absolument PAS le temps de le savoir, alors voilà. »), ils sont tristes. Déjà parce qu’ils représentent la défaite de la recherche de cadeau, mais surtout parce que c’est triste à déballer, à tenir, une carte ou un bon d’achat. Noël vit dans un mythe de l’objet, du paquet, de la découverte, de la jouissance immédiate.

L’immatériel, le Cloud, les services qui sont notre avenir butent donc aux portes du Sapin. Tant mieux ? Peut-être, si nous simulons Noël 2020 :

Un sapin réutilisable. Au pied de ce dernier, des chaussettes contenant une carte. Cette carte, c’est notre service « wishilist » Noël, dernière fureur de l’époque. Les gens viennent y déverser des crédits pour des cadeaux, des services.
Minuit, tout le monde retire sa chaussette, choppe sa carte, la scanne avec ce qui remplacera alors un Smartphone et découvrira son butin de l’année.

Et encore, il y aura cette carte parce que les gens tiendront à la tradition d’un « vrai cadeau de Noël, un objet quand même ! »
Difficile à imaginer, hein.

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//LE PACKAGING DU VIDE

Du coup, les marques rivalisent d’ingéniosité pour nous offrir des cadeaux hybrides. Comprenez des services immatériels dans des jolis packagings bien réels. Nous avons tous offert ou reçu ces « Smartbox », un joli livret tout en couleur offrant un bon pour un stage de conduite, ou un week-end gastronome en Dordogne. Rien qu’un code, mais avec de l’emballage autour.

Lorsqu’Apple vend ses solutions Mobile Me, la boîte ne dépareillerait pas avec les boîtes de jeux PC des années 90. À l’intérieur ? Un code pour activer le service. Lorsque je leur en parlais, les gens de chez Apple me disaient que les clients avaient besoin d’une attache matérielle pour justifier un achat en magasin. Logique.

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Du coup, nous voici rattachés à nos traditions, à notre réalité tangible, quand notre réalité effective et affective se dématérialise.

Autour de moi, la pression monte, on se croirait au premier jour des soldes dans un H&M : les gens commencent vraiment à prendre n’importe quoi pour se rassurer. La dernière DS part sous mes yeux, son acquéreuse ne semble même pas soulagée, elle l’a fait tomber dans cabas sans même la regarder. Fièvre acheteuse, comme une scène de pillage en temps de guerre. Sauf qu’ici, tout le monde paye. C’est le prix de l’assurance sociale ce soir.

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//LE GRAND DEBALLAGE

Évidemment, les objets sont souvent irremplaçables. Mais l’immatériel gagne du terrain sur beaucoup de fronts, puisque nous entrons dans une ère du service, du cloud et de la dématérialisation.
Pourtant, la symbolique de l’objet l’emporte sur la réalité du prix : tout le monde préfère recevoir un album CD à Noël qu’un email stipulant que votre soeur vous a offert ledit album via iTunes. Tout le monde veut son sapin. Tout le monde veut déballer un truc (pas grand monde n’aime emballer les trucs, par contre).

dicksinboxesOui, vraiment n’importe quel truc.

Peut-on passer un Noël moderne, plus écolo, plus en phase avec les réalités ? Sûrement, avec le temps. Mais en attendant, l’Objet reste l’objet de toutes les attentions. Saleté de vie réelle, et Joyeux Noël !

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”