Chronique du WE : Google, insécurité sociale

Chronique

Par Lâm le

Mesdames et Messieurs, sous vos yeux ébahis, le réseau social de Google: +.
Après plus d’un an de développement et des premiers essais vite enterrés, le titan de la recherche et de la pub abat ses cartes pour entrer dans la danse du social – et sauver son modèle économique.

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Google + ? présentation, analyse, enjeu et paris dans la suite.

Ces derniers jours, le web a résonné de cris désespérés, généralement structurés comme suit : “Qui a une inviation Google+, pleaaase !
Une hystérie inhabituelle (même Diaspora et Quora n’avaient pas fait tant beugler les happy fews) qui s’explique par le fait que :

  1. C’est Google, normal
  2. C’est un service social, ok
  3. Ca à l’air très chouette, ah tiens
  4. Bonus : la stratégie dite de “Régine”

Petit aparté Régine : avant de devenir la créature hybride sans âge que l’on connaît aujourd’hui, Régine est surtout une icône de la vie nocturne, surnommé “La Reine de la Nuit”, entrée dans la légende avec le lancement de sa discothèque “Chez Régine” à Cannes en 1961. Stratégie ? Refuser l’entrée à tout le monde sans exception les deux premiers jours, sous prétexte que l’endroit était plein… Alors qu’il était encore totalement vide. Frustration, cris, buzz, succès immédiat lors de la “vraie” ouverture.
Google Plus s’est lancé de la même manière. Malgré les serveurs Zionesques de la firme de Mountain View, les invitations se sont faites rares après l’annonce, avant de ne laisser entrer que quelques personnes, puis accorder des invitations, puis les bloquer puis… Bref.

Cela peut paraître trivial, mais cette stratégie efficace basée sur la vanité des early adopters montre que Google commence à comprendre comment fonctionnent les gens et donc, le social. Je reviendrai dessus mais tout d’abord, allons tâter la bête.

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BIENVENUE AU GOOGLE SOCIAL CLUB

Très sobre et plutôt agréable, Google + est un réseau social se basant sur différentes facettes, assez identifiées et évidemment liées :

Stream
Que dire de plus ? On ne réinvente pas toujours l’eau chaude. La colonne centrale du réseau social made in Google reste une bonne vieille timeline affichant l’activité et le contenu de vos contacts.

Sparks
Plus originale, Spark est une fonctionalité démontrant les avantages de Google. Basé sur un moteur de recherche thématique, Spark vous permet de trouver du contenu pertinent ou intéressant sur un sujet, puis de le partager.
Ce volet “curator” (un des mots tendance de ces derniers mois) se base sur les algorithmes de Search et du nouveau “+1”, pour concurrencer d’une certaine manière les recherches en temps réel de Twitter qui ont tant manqué à Google Search.

Circles
La facette la plus spectaculaire de Google+ est aussi peut-être la plus intéressante. S’appuyant sur du HTML5, Google symbolise ses différents cercles relationnels avec… Des cercles. Ajouter ou retirer un contact d’un Circle est simple et visuel. Mais cela permet surtout et enfin de gérer son partage d’informations de manière beaucoup plus simple et puissante qu’avec les abominables listes d’amis de Facebook.
Dans un web social toujours plus omniprésent, le besoin de tri et de hiérachisation devient crucial et Google marque clairement des points ici.

Medias
Gardant une certaine expérience (via Picasa) tout en partant de bases neuves, la section média permet de partager, de tagger mais aussi d’éditer des images (avec les fameux filtres vintage qui font le succès d’Intagram, par exemple), ajoutant au côté complet et autosuffisant de l’expérience Google+

Hangouts
Facette plus inédite, Hangouts se veut comme un vrai chat vidéo collectif ouvert, une approche assez à rebours de ce que l’on connaît. Ici, on lance un “hangout” et cela apparaît directement dans notre status. Libre à nos contacts de venir nous rejoindre, jusqu’à 10 personnes (insérez une blague grivoise ici). Je reste assez circonspect sur l’approche prise ici par Google, mais on ne pourra leur reprocher leur envie de rafraîchir l’expérience de chat.

Au premiers contacts, on sent bien que Google+ n’a pas été conçu ni lancé à la légère. Le produit est sérieux, plein de potentiel et risqué sur certains points (les “Hangouts”, notamment). Cela n’a pas toujours été le cas.

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ON NE SE FAIT PAS DES MILLIONS D’AMIS SANS SE PRENDRE QUELQUES RATEAUX

Car Google a déjà essayé, pas mal essayé, même, comme le coyote se relève sans cesse pour courser bip-bip : Sans jamais l’attraper.
Ces derniers mois, les services se sont multipliés depuis Mountain View : on pense notamment à Buzz, Wave et “+1”. Si ce dernier, un concurrent des fonctionnalités de partage de Facebook et Twitter, est encore trop jeune pour que l’on statue sur sa réussite ou son échec, que dire de ses deux frangins ?


Buzz, destiné à concurrencer Twitter, s’est retrouvé comme un cheveu sur la soupe : une petite ligne dans la colonne de gauche de Gmail. Echec.
Le second a voulu mêler status, forums et chat dans un grand gloubiboulga peut-être visionnaire, actuellement indigeste. Fail.

Et mine de rien, les échecs pèsent. Financièrement pas grand chose, mais symboliquement énormément. Ces projets loupés ne font que renforcer les internautes et médias dans la certitude que le Social reste une affaire de spécialistes et de pure players comme Facebook et Twitter, pas d’anciens acteurs venus d’autres métiers (je vous ai déjà parlé de Ping d’Apple ?).

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UN ECHEC, DES DANGERS

“Je savais clairement qu’il fallait faire quelque chose (…). Les PDG doivent prendre leurs responsabilités : j’ai foiré.”

La confession d’Eric Schmidt lors la conférence D9 est sans équivoque : l’échec de Google à embrasser la révolution sociale du web relève de sa responsabilité. Et restera son plus grand regret. Bien qu’il ai vu le potentiel de start ups telles que Facebook et LinkedIn il y a déjà 5 ans de cela, l’ex CEO de Google n’a jamais trouvé le temps ni l’attention (“j’étais occupé“, dira-t-il…) pour vraiment gérer ces concurrents d’un nouveau genre, qui menacent aujourd’hui clairement le business model de Google.

Car la bataille se situe désormais contre ces “supersites”, qui finissent par se substituer aux recherches Google – et donc à une grande partie de ses revenus.
Tout comme beaucoup de personnes tapaient le nom des sites dans Google pour y accéder, de plus en plus de personnes démarrent et continuent leur expérience du web via les résaux sociaux, spécialement Facebook. Le réseau géant intègre tout, au final : actu, status, photos, chat, mail, jeux… Pourquoi aller ailleurs, autrement que pour des requêtes précises, pourrait penser le grand public ? Et il le pense. Les internautes passent désormais plus de temps sur Facebook que sur n’importe quel autre site, tout l’écosystème Google inclus. Une première depuis des années.

Ajoutons les géants du shopping comme Groupon ou Amazon, qui de part leur position ultra dominante posent les mêmes soucis de court circuitage de recherche via Google (lequel avait d’ailleurs tenté en vain d’acheter Groupon pour quelques 6,5 milliards d’euros).
Et en plus de la perte de trafic, c’est la pertinence de l’algorythme de recherche de Google, son coeur de métier et de business qui serait alors mis en péril, les requêtes se faisant directement dans les sites pré-cités.

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FOCUS ATTACK

Google + signe ainsi le retour aux commandes de Larry Page, co-fondateur de Google. Ce projet est un premier fer de lance de cette nouvelle ère, développé depuis plusieurs (retards et) mois par des centaines d’ingénieurs maison sous la direction directe de Vic Gundotra, ancien Vice President of Engineering propulsé Vice President of Social (rien que ça). Et ce dernier a du sacré pain sur la planche. Car au delà des produits, c’est une marque qu’il faut transformer. Et Google n’est aujourd’hui pas une marque sexy.

Les ados vous le diront, il y a pire que de ne pas avoir d’identité : être identifié comme une personne sans identité. On ne peut alors même pas se reconstruire, se créer une personalité. Cela paraîtrait forcé au yeux des autres qui ont déjà posé une étiquette sur vous.

Google n’est pas une entreprise totale, verticale comme peuvent l’être Apple et Facebook. Horizontale, elle se trouve un peu partout, disséminée à travers des adwords, disséminant de-ci de-là des services, des projets sans autre direction que d’amener toujours plus de trafic vers ses publicités.
Malheureusement pour eux, c’est le modèle “total” prôné par Apple et Facebook qui prime ces dernières années, où l’identité et le discours global de la marque se doivent d’être aussi forts que clairs.

Google, ce sont trop de choses en même temps. Une structure atomique, sans notion d’écosystème, d’intégration, de synchronisation. J’ai longtemps utilisé les produits Google en ayant le sentiment que chacun reste assez indépendant des autres, isolé même.
L’autre grand objectif de Google+ sera donc de venir unifier l’ensemble de ses nombreux produits et ramifications, créer une image globale, une saveur, pouvoir se résumer à un slogan limpide et concis.

A terme, cela pourrait déboucher sur des outils impressionnants que seul Google peut offrir : diffuser par vidéo une présentation Google Doc avec les autres auteurs de ce document partagé, le tout en un clic via un cercle de Google +… Le genre de vision qui fait sens et qui donne clairement très envie.

Cette révolution du Focus aura en tout cas donné naissance à un autre symbole, en marge de Google+ : la nouvelle barre de navigation qui flotte en haut des applications Google. Devenue noire et incluant votre profil “+”, elle permet de checker ses notifications ou de partager du contenu. Et surtout, de vous rappeler tout ce que vous pouvez faire avec Google.

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LE MEILLEUR ATOUT DE GOOGLE ? SON PIRE ENNEMI

Ceci est un clair “disclaimer”: J’aime Google.

J’aime leurs produits, que j’utilise au quotidien. J’aime leur approche. J’aime leurs doodles et autres délires gratuits. J’aime l’ambiance doux geek qui s’en dégage. J’aime leur logo d’un autre temps, j’aime l’absence de spectaculaire à tout prix.
J’aime enfin leur envie de dépasser leur condition de moteur de recherche et moteur de pub, de se savoir en danger, de se réinventer sans toutefois se trahir.

Oh, je sais bien que Google ne se résume pas juste à une gentille entreprise dont le moto est “Don’t be Evil”. Ce n’est pas spécialement ce que j’attends d’une grosse entreprise. Oui Google ne rigole pas, est un bulldozer commercial. Mais Google respire un truc chouette. Une énorme ambition, une gigantesque réussite bien assumées et maîtrisées par une communication humble, peut-être trop.

Google+ avait pour nom de code de développement “Esmerald Sea”. Je l’aurais plutôt appelé “l’arbre” : celui qui cache la forêt de projets à connotation sociale que Google s’apprête à faire déferler sur le web : après Buzz, Wave, +1 et Google+, ce seraient 100 projets (sites, widgets, apis) qui attendraient dans les tuyaux.
Alors que Facebook continue d’enrichir (alourdir) les facettes de son expérience, Google empile les briques en espérant en tirer une symbiose, une logique.

La grande question qui se pose à la fin restera donc celle de l’ADN : Google, c’est de la techno (recherche, pub, services), c’est un lieu de départ et de transition dans notre expérience du web. Arriveront-ils à se transformer en lieu de résidence et d’interaction ? Rien n’est moins sûr.

Google doit déjà combattre ses vieux démons, se donner une âme. Et de l’avis général, inévitablement renverser un autre gros boss : Facebook. Beaucoup pensent que c’est infaisable.
Mais je mise sur le contraire : à mon avis, Facebook et son expérience vont continuer à s’effriter en Occident, rongés entre trop plein de fonctions, de spams et de politiques douteuses de gestion des données personnelles. Les membres vont s’en éloigner en conséquence. Oui, Facebook pourrait facilement devenir le Microsoft du début des années 2000, à savoir l’entreprise que tout le monde aime détester. La chute d’une idole représenterait la meilleure opportunité pour que le discret Google s’engouffre, s’émancipe, se lance. Et devienne enfin votre nouveau meilleur ami.

Oh bah alors, qui vient d’arriver sur G+ ?

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« Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG. »

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