Rafik Djoumi – BiTS – Arte : culture geek et technologies, le virage manqué de la France

culture geek

Par Elodie le

Journaliste, critique de films, ancien chroniqueur d’Arrêt sur images et désormais aux manettes de l’émission BiTS, le magazine des cultures geek, sur Arte (dont le prochain et dernier épisode de la saison, spécial Japon, est diffusé ce mercredi 9 juillet, avant un retour sur la toile prévue pour octobre), Rafik Djoumi est avec tout un passionné intarissable sur son sujet (cinéma, littérature, BD, culture Pulp et plus généralement les cultures geek) et jamais à cours d’une anecdote concernant Star Wars, les ancêtres de la culture geek, Lovecraft et son Necronomicon, l’aventure américaine des inventeurs de la Louma, etc.

À travers son récit, Le Journal du Geek vous propose une plongée vertigineuse dans les univers geek. Passé, présent, futur s’entremêlent pour conter une histoire de la culture geek, plus complexe qu’on voudrait nous le faire croire.

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capture d’écran – Arte

Pour cette seconde partie, en s’attardant sur l’émission BiTS, découvrez la genèse française de la performance capture, mais aussi le plus gros collectionneur (français) de comics d’Europe en passant par les actes manqués de la France en matière cinématographique et numérique, etc.

2ème partie, de BiTS aux rendez-vous manqués français

Comment est né BITS ?

Bits est né d’un documentaire produit par la Générale de Production pour Arte qui s’appelait La Revanche des geeks. Il avait beaucoup plu à la chaine et du coup elle a demandé s’il était possible d’en faire un rendez-vous beaucoup plus régulier.

L’idée de départ de BiTS s’est vraiment de désenclaver. Pour illustrer notre propos à l’époque, on a pris la sortie du dernier volet de Batman en leur disant : voilà, si cette semaine on monte un épisode de BiTS, le sujet ce sera Batman. Jérémy (Pouilloux, gérant de La Générale de production) demande alors : ok, sous quel angle l’aborder, avec quels intervenants ? Je lui réponds que ce serait bien d’interviewer Alain Resnais. Évidemment, tout le monde fait les gros yeux autour de la table. Je leur dis : voilà, vous avez compris le principe. Si on a la possibilité de faire ça, il faut désenclaver cette culture.

Pour l’anecdote Alain Resnais (disparu le 1er mars 2014 et accessoirement ami proche de Stan Lee) est un des plus gros collectionneurs de comics books en Europe depuis pratiquement les années 40.

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Flash Gordon, l’un des comics qu’Alain Resnais souhaitait porter à l’écran

C’est à la fois dire aux geeks, vous n’êtes pas les premiers sur Terre, il y en avait avant vous, montrer que c’est une culture qui a toujours été présente mais qu’il était préférable de cacher pour différentes raisons sociétales. C’est d’ailleurs pour ça qu’Alain Resnais avait créé le Club des bandes dessinées où il retrouvait tout un tas de nerd à lunettes, pour s’échanger les BD, en discuter, etc., ça fait de lui un vrai spécialiste du personnage de Batman. C’est donc intéressant à différents niveaux : d’un côté les geeks vont être surpris par sa présence, de l’autre, ceux que cette culture effraie un peu vont être au contraire rassurés par la présence de Resnais pour leur servir de pont vers cette culture-là.
Dans l’épisode 2, Camera Fantasia, on parle du cinéma virtuel par exemple, tout d’un coup on fait un bond dans le XIVe siècle pour revenir sur les expériences de Brunelleschi.

La seule particularité contemporaine de ce qu’on appelle la culture geek se base sur des produits culturels de masse. Ce qui effectivement auparavant n’existait pas. Un élément important de cette culture est qu’elle va considérer comme important, très enrichissant et digne d’y consacrer sa vie, des produits culturels que le reste de la société considère comme périssable. Pour en revenir à Star Wars, le film sort en 1977, pour les gens dits normaux, c’est un produit périssable, quelque chose dont on ne parlera plus l’année prochaine. À ces gens là, vous ne leur aurez jamais fait croire qu’en 2014 on continuerait à en parler ou à faire carrément des expositions Star Wars.

Comme la culture Pulp, c’est fait pour aller à la poubelle, ça se consomme et ensuite ça disparaît. Et il y a des petits malins, pour une raison qui leur est très intime, très personnelle, qui se sont dit : non, ça ne finira pas à la poubelle, ce truc là est très important. Ils vont le porter toute leur vie et le faire découvrir à d’autres. Bien que ça reste au départ une production dite périssable.

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Heureusement qu’ils sont là, ils ont permis à cette culture de ne pas perdre ses fondements. Les gars de l’association MO5 pour qui j’ai pas mal milité à une certaine époque, ont fait ça avec le jeu vidéo. Ils ont chez eux des consoles et des cartouches dont il n’existe plus que 3 exemplaires sur terre alors que ce sont des trucs produits dans des usines.

Comment vous définiriez l’émission ?

C’est un magazine culturel sur l’impact de la culture geek sur la société actuelle. Ce n’est pas vraiment l’étude de la culture geek en elle-même mais plutôt montrer les différentes façons avec lesquelles elle a eu un impact sur la société contemporaine.

Le magazine a vocation à parler aussi bien aux érudits, néophytes ou profanes, le format online n’est-il pas restrictif pour le coup ?

Peut-être. C’est indépendant de notre volonté. Si Arte a envie de le diffuser… En revanche, il y a eu beaucoup de discussions autour de ça. Au début il était question qu’on fasse l’émission en plusieurs modules, avec une partie diffusée sur Arte et l’intégrale disponible en ligne, sauf qu’avec la façon dont l’émission est écrite, sortir un module n’avait aucun sens. La composition en trois chapitres vient de la demande d’Arte d’avoir des modules mais ils ne sont pas indépendants les uns des autres. Après, ça ne s’est pas fait mais si la chaîne le diffuse, ça nécessiterait peut-être une certaine remise en forme et notamment une question des droits à l’image.

Quel est votre modèle économique, avez-vous des partenariats ?

Le financement c’est Arte, ils ont payé pour une saison complète. Le concept leur a plu, on s’est engagé à leur livrer tant d’épisodes, voila. Après, ils nous fichent une paix royale, on leur soumet les intitulés de nos épisodes, les conducteurs, généralement dans l’après-midi même, ils sont validés sans aucune question, y compris les épisodes que je trouvais un petit peu limite.
Celui sur la Fantasy me faisait un peu peur car il touche quand même à des sujets qui, pour moi, sont des sujets dangereux, puisqu’on y parle des aryens, des sémites, de l’arrivée progressive du fascisme en Europe. Je le considérais comme un sujet casse gueule, je m’attendais à ce qu’Arte fasse un peu la grimace, rien du tout, ils nous ont dit : « Parfait, allez y ! ». Même les Allemands en place à Arte ont trouvé ça très bien, donc tout le monde était très content (rires).

La France semble (re)découvrir petit à petit les communautés geek, comme pour rattraper un retard évident. Ce retard n’est-il pas à mettre au même niveau que son retard technologique. Le virage raté vers Internet, son espoir fondé dans le Minitel et puis… plus rien ?

Alors il n’y a pas de retard technologique de la France, il y a un problème de démarrage. On a failli faire une émission la dessus, sur les grands rendez-vous manqués. La France, c’est un peu paradoxal, génère une certaine caste d’ingénieurs, qui ont les idées au bon moment, qui sont en mesure d’établir les prototypes, mais derrière l’industrie ne suit pas du tout. Effectivement, il y a le minitel, la carte à puce mais ca se constate également au niveau du cinéma.

Dans l’épisode Camera fantasia, à la sortie de Gravity, bien entendu on parlait de films comme Avatar ou Tintin, mais on a quand même été rechercher un réalisateur français (Didier Pourcel, ndlr) qui en entre 93 et 94 avait essayé de faire un film en performance capture avec Roman Bohringer. Sauf que, évidemment, à l’époque, personne dans l’industrie ne l’avait suivi.

Le film était une adaptation de 20 000 lieues sous les mers, avec Richard Bohringer dans le rôle du Captain Némo (des extraits vidéos sont disponibles), entièrement scanné en termes de capture faciale, etc. Un projet entièrement de SF bien sur et ce dès le début des années 90. C’était trois ans avant la sortie de Jurassic Park et il y avait déjà un studio français (Gribouille, ndlr)qui tentait de mettre en place un projet aussi fou que ça. J’étais content de le retrouver parce que j’avais besoin que quelqu’un le dise à l’antenne et que ce soit entendu : en gros, on lui a refusé le financement pour ce projet là et au même moment Pixar était en train de préparer Toy Story.

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Le Nemo de Didier Pourcel avec Roman Bohringer – crédits : Didier Pourcel.
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Toy Story (1995)

Auparavant, j’avais interviewé les gens de Pixar, dans les années 90, et eux me posaient la question : mais qu’est-ce qu’il s’est passé avec le projet de 20 000 lieues sous les mers, parce qu’ils étaient terrorisés par cette idée. Lors de leur venue au salon Imagina de Monaco pour présenter les dernières productions Pixar – à l’époque Pixar c’est deux personnes – ils avaient commencé à avoir cette idée de faire un long métrage, mais c’était à l’état d’ébauche écrite. Ils arrivent à Imagina et voient des séquences quasi finalisées d’un film en image de synthèse avec un comédien. Ils sont repartis déprimés aux États-Unis, en se disant qu’ils ne seraient jamais les premiers. Et finalement le projet a disparu dans les limbes.

Comment expliquer ces frilosités ?

Les raisons ? Je pense que c’est vraiment culturel. Enfin, c’est mon explication, elle vaut ce qu’elle vaut, je l’avais d’ailleurs développé dans un article que j’avais écrit pour Arrêt sur images. J’y parlais de toutes les inventions technologiques dont le cinéma a bénéficié qui ont été initiées en France, mais simplement initiées en France, puis complétées aux États-Unis.

C’est très bizarre de dire ça, surtout pour un Algérien comme moi, mais je pense que les raisons sont à chercher dans la perte d’un esprit colonialiste. C’est-à-dire que « ce qu’on va faire, va influencer le monde entier ». Les cinéastes français des années 20, qui ont inventé un tas de techniques reprises ensuite par les Américains, même s’ils étaient progressistes, de Gauche, tout ce qu’on veut, voire anticolonialistes pour certains, ils vivaient quand même dans un empire, avec la conviction que ce qu’ils allaient livrer à leur pays, ils allaient également le livrer au monde entier. Et donc, ça leur donnait quelque part des ailes pour être ceux qui allaient montrer le chemin. Cet esprit là, cet esprit conquérant, impérial, effectivement la France l’a perdu. D’abord en perdant ses colonies, ensuite je pense que la collaboration lors de la Seconde Guerre mondiale a fait un tort énorme à tout esprit conquérant : tout d’un coup on devenait le pays honteux qui a léché la botte de l’envahisseur, etc.

Dans les années 50-60, la France est devenue, au contraire, un peu le terreau de l’esprit « rebelle-commando-résistant », le grand mythe de Moulin et compagnie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Nouvelle Vague est née en France, puisque la Nouvelle Vague est un mouvement qui résiste à l’industrialisation. Soudain, il s’agissait de tourner dans la rue, de tourner en opération commando, il y avait un côté maquis en somme. On s’est plus spécialisé dans cette approche maquisarde que dans une approche de grand empire industriel. Du coup, comme on continue de former les ingénieurs qui sont parmi les meilleurs au monde, eux naturellement ils donnent des pistes et celles-ci ne sont pas reprises.

La France a été leader pendant quelques années dans l’image de synthèse dans les 80’s, elle a complétement abandonné cette avance aux Américains et aux Japonais. Et il y a des tas d’autres exemples comme celui-ci.

(L’histoire de l’imprimante 3D notamment. D’abord Française, puis faute de moyen, le brevet a été abandonné et repris par les Américains, avec le succès qu’on lui connait aujourd’hui. Le marché de l’imprimante 3D a rapporté 3,07 milliards de dollars dans le monde en 2013, ndlr).

Des exemples d’actes manqués ?

Jean-Marie Lavalou et Alain Masseron avait inventé cette caméra formidable dans les années 70, qui permettait en gros de filmer tout et n’importe quoi, n’importe comment. Tu penses à un truc, elle le fait. La chose dont tous les cinéastes rêvaient depuis l’invention du cinématographe. Ils étaient persuadés qu’ils allaient avoir un succès fou avec ce truc là. Rien, zéro, que dalle. La seule personne en France qui s’est intéressée à leur invention c’est Roman Polanski, qui n’était pas Français et qui venait d’Hollywood à cette époque là. Il a utilisé la caméra sur le générique d’ouverture du film Le Locataire (1976) parce qu’il avait besoin de se balader le long des fenêtres d’un immeuble, de passer d’un étage à l’autre en toute liberté.

Mais aucune autre commande n’est arrivée après coup et il a fallu attendre 78 pour qu’un certain Steven Spielberg leur demande de venir aux États-Unis car il avait entendu parler de leur caméra (les inventeurs dirons que, profitant de la venue de Spielberg au Festival de Deauville, ils l’ont joué au culot et ont installé la Louma sur la terrasse de son hôtel.

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La Louma sur le tournage de 1941 de Steven Spielberg

Une fois les présentations faites, le réalisateur américain était conquis, ndlr). En gros c’était : si votre caméra fait ce que vous promettez, cela va être absolument nécessaire à mon film (1941, ndlr). Il voulait filmer un combat d’avion au dessus de Los Angeles, c’était très compliqué avec des maquettes et il n’y avait pas de caméra assez souple pour filmer ça. Lorsqu’il a vu ce que la caméra faisait, il s’est dit qu’il allait s’en servir pour tout le film et pas seulement pour les maquettes. Il a révisé tout son plan de tournage pour intégrer cette caméra et tourner intégralement son film avec. Lorsque les autres cinéastes américains ont vu 1941, ils se sont demandés comment il avait pu faire ça. C’étaient deux Français, etc.

De fait, cette caméra – qui s’appelle la Louma (pour LamaLOU et MAsseron, ndlr) – en trois ans, tout Hollywood s’est mis à l’utiliser. En France, il a fallu attendre la fin des années 80 pour qu’on commence à l’utiliser sur des émissions… de variétés (rires) !
[Pour l’histoire, la Louma et ses inventeurs se sont vu décerner un Oscar technique en 2005 dans la catégorie « Award of merit », une première. Depuis 1953, aucun français n’avait reçu telle distinction)

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Andy Romanoff, Nicolas Pollacchi, Alain Masseron et Jean-Marie Lavalou, avec leur Oscar, et Hervé Theys

Des exemples comme ça on peut les multiplier : le cinémascope inventé en France mais laissé à l’abandon, le brevet a été repris par les américains lors de la crise des studios/hollywoodienne dans les 50’s.
On a perdu une espèce d’innocence, presque enfantine dans le côté « je peux le faire et le monde entier va être content de moi ».

La dernière émission BiTS de l’année c’est ce mercredi 9 juillet sur Arte.fr : épisode #28 spécial Japan Expo, Transmedia.
BiTS revient ensuite à la rentrée au mois d’octobre.