[Apple Vs FBI] Un pas vers le compromis ?

Business

Par Elodie le

Tim Cook se dit prêt à soutenir la création d’un comité d’experts charger d’évoquer le chiffrement des appareils de la firme, si les autorités cessent de leur côté de vouloir leur imposer le déchiffrement de l’iPhone d’un des auteurs de l’attentat de San Bernardino.

apple_fbi_chiffrement_compromis

Apple et le FBI se rendent coup pour coup depuis la décision du tribunal d’imposer à la firme de fournir « une assistance technique raisonnable » au FBI pour accéder aux données de l’iPhone de Sayed Farook, l’Américain, auteur avec sa femme, de la tuerie de San Bernardino.

Tim Cook persiste et signe en affirmant qu’accéder à la demande des autorités reviendrait à affaiblir le chiffrement, la sécurité de ses appareils et donc la vie privée de ses clients.

En outre, cela « créerait un précédent juridique ayant pour conséquence d’étendre les pouvoirs de gouvernement et nous ne savons pas où cela va nous mener », souligne Tim Cook. Une déclaration qui fait écho aux révélations d’Edward Snowden sur le système de surveillance de masse opérée par la NSA.

Le sujet est sensible d’autant plus dans un contexte de lutte contre le terrorisme. Chacun jouant son va-tout. Le FBI a décidé de faire vibrer la corde sensible dans une lettre ouverte rédigée par son directeur James Comey, fervent partisan de l’implémentation de backdoors dans les appareils des géants du web :

« Le litige autour de San Bernardino n’a rien à voir avec une volonté de créer un précédent ou d’envoyer un quelconque message. Il a à voir avec les victimes et la justice. Quatorze personnes ont été massacrées et beaucoup plus ont eu leurs vies et leurs corps brisés. Nous leur devons une enquête approfondie et professionnelle dans le cadre de la loi. C’est de cela qu’il s’agit. Le peuple américain ne doit rien attendre de moins de la part du FBI. »

james-comey-fbi-lutte-chiffrement-menace-terroriste

Le directeur du FBI expliquant que ses services veulent « simplement avoir la possibilité, avec un mandat, d’essayer de deviner le mot de passe du terroriste, sans que le téléphone ne s’auto-détruise et sans qu’il soit nécessaire de passer dix ans à trouver la bonne réponse. C’est tout. Nous ne voulons pas casser le chiffrement de quiconque ou qu’une clef maître de déchiffrage se promène dans la nature. »

Oui, mais. Pour cela, Apple explique que la société doit concevoir une version modifiée de son OS pour contourner la sécurité de son propre appareil et donc affaiblir son chiffrement. Le FBI ne demande pas exactement une nouvelle version de son OS, mais un logiciel capable de contourner la sécurité du seul téléphone du suspect, un iPhone 5C. Impossible pour Apple qui craint que cette clé ne soit un jour subtilisée et/ou utilisée à mauvais escient ou sur d’autres appareils.

Apple n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que le FBI s’était tiré lui-même une balle dans le pied : « Nous avons appris que lorsque l’iPhone de l’assaillant était entre les mains du FBI, le mot de passe associé au téléphone a été changé. Changer le mot de passe implique que le téléphone ne pouvait plus accéder au service du iCloud », là où sont stockées les données de l’appareil… Apple proposait de déchiffrer les données de l’iPhone 5C en le connectant au réseau wifi domestique des suspects et d’effectuer une sauvegarde automatique. Peine perdue donc. La dernière sauvegarde avait été effectuée 6 semaines avant la tuerie.

Mais pour le FBI, Apple et les autres géants du web s’adonnant à la course au chiffrement, outrepassent leurs prérogatives :

Cette tension [vie privée vs sécurité, NDLR] ne devrait pas être réglée par des sociétés qui vivent de la vente de produits. Elle ne devrait pas être non plus réglée par le FBI, qui vit de son travail d’enquête. Elle devrait être décidée par le peuple américain, en choisissant comment nous voulons être gouvernés dans un monde comme nous ne l’avons jamais connu auparavant.

Un argument déjà formulé par le Département de la Justice américain qui estime qu’Apple est moins intéressé par la protection de la vie privée de ses clients que par ses parts de marché. Le chiffrement ne serait qu’un argument marketing, ce que réfute vivement Apple. Ce n’est pas foncièrement faux, mais ce n’est pas totalement vrai, les deux étant intrinsèquement liés.

Quoi qu’il en soit, les arguments déroulés par le FBI semblent fonctionner, du moins trouver un écho au sein de la population américaine et en premier lieu, celle directement touchée par les tragiques événements du 2 décembre dernier en Californie. Certaines familles de victimes vont déposer une requête visant à soutenir l’injonction faite à Apple, a fait savoir leur avocat dimanche dernier.

En outre, un sondage Pew Research Center publié lundi montre qu’une majorité d’Américains se positionne en faveur du FBI dans cette affaire : sur 1 000 personnes interrogées, 51 % estiment qu’Apple devrait déchiffrer le téléphone du suspect et 38 % se positionne en faveur de la firme.

fbi-apple-tim-cook

Des arguments de poids pour le gouvernement. Sous pression, Apple a publié une FAQ pour expliquer ses positions dans cette affaire. Un exercice de transparence bienvenu et au cours duquel la firme se dit prête à mettre de l’eau dans son vin si le gouvernement renonce à sa demande :

« Nous pensons que le meilleur moyen pour aller de l’avant serait que le gouvernement retire sa demande formulée en vertu du ‘All Writs Act’ , et, comme certains membres du Congrès l’ont proposé, de former une commission ou un groupe d’experts en renseignement, technologies et libertés publiques pour discuter des implications sur l’aspect juridique, sur la sécurité nationale, la vie privée et les libertés individuelles. Apple participerait volontiers à un tel effort. »

La création d’un comité d’experts semble une idée tout droit sorti du chapeau de Tim Cook pour apaiser les débats. Ses tenants et aboutissants restent encore flous et rappellent qu’Eric Schmidt avait formulé la même idée concernant le droit à l’oubli, alors que Google était attaqué de toutes parts sur l’application du droit à l’oubli numérique et au déréférencement. Les prochains jours devraient nous en apprendre davantage.

Au sein de la Silicon Valley le débat fait rage et plusieurs grands noms font bloc derrière appel, dont Google, WhatsApp et Microsoft.

Mark Zuckerberg, le CEO de Facebook, s’est également positionné en faveur d’Apple. C’est depuis le MWC de Barcelone qu’il a exprimé son soutien : « Nous compatissons avec Apple dans cette affaire », a-t-il déclaré. « Nous croyons au chiffrement. Ce n’est pas une bonne chose d’essayer de bloquer le chiffrement sur des produits que les gens utilisent au quotidien. Je ne pense pas que ce soit la bonne politique à suivre. »

Une opinion que ne partage pas Bill Gates. Le fondateur de Microsoft apporte son avis dissonant dans les colonnes du Financial Times, pour lui « c’est un cas particulier ».

« La question n’est pas si différente que celle de savoir si [la police] doit pouvoir demander des informations à un opérateur téléphonique ou à une banque ». Le FBI ne demandant l’accès qu’au téléphone du suspect. Pour Gates, nous ne devons pas arriver à ce point de rupture où la seule voie souhaitable serait : « le gouvernement ne doit avoir accès à aucune information ». Dans une interview à Bloomberg, Bill Gates a tenu à revenir sur ses propos qui l’ont fait rejoindre le côté obscur de la force du FBI. Il tient à préciser qu’il est « déçu » que ses propos aient été ainsi interprétés : il ne s’est pas positionné en faveur du FBI et contre Apple, il estime juste qu’avec de bonnes garanties, le gouvernement ne devrait pas être complètement aveugle lorsqu’il enquête sur des affaires de terrorisme, qui pourrait empirer à l’avenir.

Le candidat républicain, Donald Trump, s’est également exprimé sur cette affaire. Il appelle au boycott des produits Apple tant que la société ne répond pas aux demandes du FBI.

Laissons le mot de la fin à Edward Snowden : « Le FBI crée un monde où les citoyens ont besoin d’Apple pour défendre leurs libertés. »