[Dossier] Gaming et Street art : quand deux cultures s’influencent

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Par killy le

Expression en théorie libre de toute récupération mercantile, le Street Art est donc bien différent du jeu vidéo. Exposé à la volée, il capte l’attention si le regard se balade lui aussi suffisamment. Mais avec une génération de graffeurs et d’artistes de rue élevés dans l’essor du jeu vidéo, il n’est pas étonnant que les héros de ce média envahissent les ruelles avec enthousiasme.

Invader des der

En battant le pavé parisien à la recherche d’un paquet de clopes ou d’un kebab, il n’est pas rare de tomber sur des petits personnages de mosaïques plus ou moins bien planqués. Sortant du jeu Space Invaders créé par Tomohiro Nishikado en 1978, ces bestioles sont des extraterrestres tentant d’envahir la Terre de façon extrêmement linéaire et organisée. Malgré tout, leur présence au coin d’une rue ne signifie pas leur réussite après des années de conflit, mais bien un témoignage de l’artiste Invader. Ce Français à l’anonymat tenace a débuté son projet d’invasion artistique en 1998, malgré un premier alien disposé à Bastille en 96. Depuis, ses créations se sont internationalisées, qu’elles appartiennent encore aux rues elles-mêmes ou qu’elles demeurent bien au chaud dans certains lieux publics.

Visibles de Manchester à Hong-Kong, ses mosaïques ont évolué au fil des ans, passant de simples petits invaders à d’autres figures majeures du jeu vidéo, comme la Princesse Peach ou encore Pac-Man. L’une de ses créations les plus impressionnantes est d’ailleurs visible dans le 13ème arrondissement de Paris, sur l’un des murs de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Il s’agit d’un immense Docteur House qui habille de tout son cynisme une façade effectivement bien trop sobre. Précurseur, Invader n’est désormais plus seul du tout dans la transition du pixel au béton armé.

C’est graff docteur ?

Divertissement emblématique de la pop culture actuelle et loisir ancré dans les habitudes d’une population « joueuse » de plus en plus nombreuse, le jeu vidéo est central. Ses interconnexions avec le cinéma, son approche sportive dans le cadre de l’eSport, son côté social, en font une culture évolutive qui étend son influence. Un langage qui fait en un sens fi des classes sociales et qui est naturellement repris par des artistes de rue qui ont soit été influencés par les idées visuelles du jeu vidéo au cours de leur enfance, soit simplement propulsés dans ce domaine au gré de la présence immense de ce dernier dans la société actuelle. Des inspirations différentes pour un même résultat, l’envie – ou le réflexe – de placer des éléments aux références évidentes pour les connaisseurs dans leurs créations.

Des Mario, Master Chief, Samus surgissent sur les murs ternes des villes, accompagnés de guerriers de Dragon Quest, ou de combattants de Street Fighter. En tant qu’artiste ayant passé quelques heures avec la série Metal Gear, Tsuchinoko ne se concentre pas uniquement sur la représentation de jeux vidéo, bien au contraire, mais fait de la possibilité de représenter ces personnages pour qui il a une grande affection un plaisir particulier. Comme il le signale, la street culture se veut en majeure partie revendicatrice, et le côté industriel du jeu vidéo aujourd’hui colle difficilement avec cette vision. Pour autant le choix de cet imaginaire précis est davantage utilisé comme une sorte de clin d’œil à une passion que comme un prosélytisme ou une diminution de la notion de révolte. Même si les entreprises du secteur se servent de ce côté underground pour asseoir leur plan de communication basé sur une image jeune et référentielle. Il faut alors simplement différencier la philosophie derrière chaque acte créatif : envie innocente de partager sa culture ou deal commercial.

Far Créa 4

Une logique qui trouve sa boucle finale dans le fait de proposer des graffs dans le cœur même d’un jeu. C’est ce qui a été fait par Ubisoft pour Far Cry 4 en partenariat avec c215, street artist qui correspondait à ce que désirait faire l’éditeur français, à savoir placer des illustrations sur différents murs de villages du jeu, afin de donner une vie créative à cet univers. Christian Guémy (c215) a donc conçu des fresques animalières et humaines qui disposent d’une pérennité sans doute bien plus grande que celle de ses créations in situ. Une certaine immortalité conceptuelle qui tranche avec le street art par définition éphémère, moins avec la possibilité d’un exposition en « dur », ce qui a été le cas.

L’interpénétration du street art et du jeu-vidéo a donc pris une ampleur imposante ces dernières années, visible évidemment sur les toiles arides que sont les murs mais surtout dans le cadre d’événements ou, encore une fois, d’expositions. Il suffit de faire un tour du côté de la gigantesque fresque consacré à Donkey Kong dans le 13ème arrondissement de Paris peinte par Jace (qui redécorera par ailleurs le Pont des Arts sur demande de la Mairie de Paris) ou à la récente expo consacrée à Invader et nommée Hello My Game Is pour se rendre compte de l’importance d’un mouvement depuis longtemps sorti d’une simple niche de passionnés. Et si la dernière étape était encore plus meta ? Un jeu vidéo parlant de graff, développé par AudioGaming et édité par Ex Nihilo est prévu cette année sur mobile. À voir s’il y sera possible de placarder les fresques Far Cry de c215.

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