Six questions à Roland Coutas, vice-président d’e-cinema.com, première salle de cinéma en ligne

Cinéma

Par Henri le

L’offre sVOD a mis du temps à arriver en France, mais son développement est rapide. Si Netflix et OCS représentent aujourd’hui la principale offre disponible, certains estiment qu’il reste de la place pour la concurrence.

C’est le cas du site e-cinema.com, qui aimerait occuper un segment un peu oublié des deux autres géants : le film d’auteurs. En jouant avec la notion d’exclusivité, cette équipe motivée aimerait faire découvrir des œuvres qui ne sont pas visibles dans les salles. Rencontre avec Roland Coutas, vice-président de la plateforme.

Vous avez été producteur et avez connu le succès avec différents projets numériques, comment percevez-vous la consommation du cinéma aujourd’hui ?

Le cinéma représente une des principales sorties culturelles des Français. Il y a quinze millions de personnes qui vont au moins une fois par mois en salle. C’est gigantesque. On est un grand pays de cinéma, que l’on a inventé excusez du peu !

La chronologie des médias inventée dans les années 80 a été faite pour protéger les films. Elle est aujourd’hui devenue complètement aberrante, car nous sommes rentrés dans une nouvelle ère : l’avènement du client roi. On veut désormais voir son film où on veut, quand on veut et sur l’appareil de notre choix. La musique et la lecture ont pris le pli et le cinéma n’y échappera pas. Cette nouvelle liberté ne modifiera pas la fréquentation des salles, car c’est une sortie de type social pour beaucoup de gens, de familles. On va au restaurant avant, après, il y a quelque chose de festif.

Cela permet aussi de fournir une solution aux « déserts cinématographiques ». Je pense à la Meuse, où il existe seulement cinq cinémas. Ce qui est le plus étonnant, c’est de savoir que de nombreux bons films sortent, mais ne sont même pas distribués, et qu’on ne peut pas voir. L’année dernière, 700 films sont sortis en salle, mais l’immense majorité n’est restée que quelques jours à l’affiche.

Même si vous êtes intéressé par une oeuvre, vous n’avez parfois pas le temps de la voir. Si vous le ratez, vous n’avez tout simplement pas le droit de le voir légalement avant quatre mois. Sans même être vraiment geek, que font les gens ? Eh bien ils les piratent. L’usage doit donc évoluer et on a créé e-cinema.com pour répondre à ce besoin, cette envie de vrais bons films.

Comment fonctionne le site et de quoi les premiers abonnés pourront profiter ?

Le site ouvre le 1er décembre. On démarre avec une vingtaine de films exclusifs en catalogue. Ensuite, on sort un film inédit au moins par semaine, ce qui en fait 52 dans l’année. Plus tard, on va essayer d’en proposer deux ou trois de façon hebdomadaire.

“Outrage Coda”, le premier film exclusif de la plateforme.

À la fin de l’année, on disposera d’une centaine de films sélectionnés par nos soins. Tous les vendredis, les gens pourront soit louer le film « à l’acte » (seul) pour 4,99 € soit payer un abonnement à 5,99 € (avec un mois gratuit) pour profiter du catalogue de façon illimité. Les films sont visibles sur le site ou directement sur votre TV grâce à une app Apple TV, et partout où vous le souhaitez avec nos apps iPhone et iPad. les versions Android suivront ensuite.

Comment sont sélectionnés les films mis en avant chaque semaine ?

On a fait le choix d’avoir une véritable ligne éditoriale. E-cinema.com, ce n’est pas quatre mille films qu’on vous balance au visage en vous disant « débrouillez-vous ». Parmi les ajouts effectués sur les plateformes habituelles, il n’y a jamais de vraies nouveautés puisqu’il faut respecter ladite chronologie.

On se rend compte que malgré un choix important, de plus en plus de gens finissent par ne pas regarder de films. Au bout d’un quart d’heure à chercher, où ils arrêtent ou ils se lancent dans une série, notamment sur Netflix qui dispose de beaucoup d’exclusivités, car la firme les produit. Pourtant, l’offre cinématographique n’est pas vraiment engageante. “Les Tuches” côtoie “La Grande Vadrouille”, à côté d’un thriller. Tout est mélangé… Nous, on a décidé de faire l’inverse.

On a la chance de profiter de l’expertise de Bruno Barde, un homme qui a un vrai œil et voit un millier de films par an, pour nous faire une sélection. De mettre des films de qualité ouverts à tous. Quand on voit que le dernier Grand Prix de Deauville ou de Toronto ne sont même pas distribués en France, on s’interroge. S’ils ont été sélectionnés, c’est qu’ils sont intéressants tout de même.

Quand on voit le boulot qu’un film demande, on a quand même envie de lui donner une chance. La fréquentation des salles varie tellement ! En fonction de ce qu’il y a en face ou de la météo, s’il fait trop chaud ou trop froid. En fonction de l’actualité, s’il y a un match de foot ou si les gens ont peur des attentats. C’est vraiment toi et ta chance parfois.

Pensez-vous qu’il est possible d’exister à côté des géants de la sVOD, et comment ?

Les chiffres de Mediamétrie sont parus il y a peu. Ils indiquent que cinq français sur dix qui sont aujourd’hui abonnés à une plateforme de sVOD. C’est une augmentation de 100 % en un an (bien qu’elle soit facilitée par les opérateurs téléphoniques comme SFR ou Orange). C’est en train d’exploser. Nous, on introduit la notion de rendez-vous, comme en salle. Le cinéma de Netflix, il y a du choix, mais c’est vraiment faible. C’est une firme qui se rattrape sur les séries, qui sont excellentes. Mais il leur arrive de faire « des coups » comme avec “Okja” ou le prochain Scorsese.

Aujourd’hui, un film de cinéma n’a pas le droit de faire de la publicité en télévision. Vu que nous sommes en e-cinema et que nous achetons les droits, on ne se l’interdira pas. L’autre force, c’est la mise en place d’une véritable émission animée par Audrey Pulvar tous les vendredis à partir de 14 h. Elle sera diffusée sur le site gratuitement.

Il s’agira d’un vrai magazine de cinéma, avec des intervenants et un vrai débat. Ce sera alors l’occasion de présenter et lancer le film de la semaine, qui sera disponible au visionnage / téléchargement. On ajoute donc une véritable plus-value à l’œuvre. C’est une autre manière de mettre en avant des petites pépites.

Quelles sont les ambitions du groupe à moyens et longs termes ?

Il faut d’abord attendre les premiers retours. Si on remplit nos objectifs, on aimerait peut-être mettre un pied dans la production vers 2019, et ainsi avoir accès à du film français.

C’est sûr qu’on aimerait être au cinéma ce que Spotify est à la musique, ou Netflix à la série. Même si ce sont des géants et que nous avons un concept différent. Je pense qu’aujourd’hui, certaines personnes vont plutôt arrêter un gros abonnement à Canal + par exemple pour en piocher plusieurs ailleurs.

Il faut aussi savoir que lorsque l’on achète des droits des films, c’est entre sept et douze ans. On a donc tout à fait le droit de les exploiter. Si on a de bons retours de nos abonnés, rien ne nous empêche de les proposer à certaines salles.

Pouvez-vous citer quelques-uns des films-étendards à paraître dans les semaines à venir ?

On a réussi à composer une sélection vraiment éclectique, dont on est assez fier. Dès le 1er décembre, les gens pourront regarder “Outrage Coda”, le dernier film de gangsters du célèbre Takeshi Kitano.

“The Bachelors” de Kurt Voelker

On enchaînera ensuite avec un polar scandinave (“Hevn”), une superbe comédie réunissant J.K Simmons et Julie Delpy (“The Bachelors”), un drame iranien sélectionné à Locarno (“Paradise”) ou encore “My friend Dahmer”, un thriller psychologique qui retrace l’enfance d’un des pires serial killer américain. Entre autres ! On a vraiment un beau programme.

Le site officiel d’e-cinema.com