Gemini Man : Rencontre avec Stuart Adcock, l’homme qui a rajeuni Will Smith dans le film

Cinéma

Par Jason Mathurin le

Nous avons rencontré Stuart Adcock, à la tête du Facial Motion Department de Weta Digital, le studio post-production en charge de mettre au point la version plus jeune de Will Smith dans le film Gemini Man. Il nous en dit plus sur ce procédé révolutionnaire.

Will Smith incarnant, Henry à gauche, et Junior à droite.

Bonjour Stuart, Comment fonctionne la technologie qui permet de créer une version jeune de Will Smith dans Gemini Man ?

Imaginez ça comme une feuille de partition : le langage du visage fonctionne un peu comme un morceau de musique. On peut jouer les mêmes notes d’une mélodie sur tel ou tel instrument, mais le son va être différent d’un instrument de musique à un autre. Pourtant, la mélodie reste inchangée. C’est à peu près pareil pour Will Smith et Junior, son double plus jeune. L’idée est de capter le langage facial de Will, dans le but de lui créer un double de 23 ans, plus jeune et plus naïf. Après avoir scanné le visage de Will grâce à des points de contact, nous avons travaillé sur les volumes des muscles de son visage afin de l’affiner. Le résultat est plutôt fidèle à Will Smith.

Combien de temps cela a-t-il pris ?

Cela a pris à peu près un an pour créer une copie rajeunie de Will Smith qui lui fasse honneur. On s’est efforcé de comprendre de manière scientifique comment le corps de Will avait vieilli, avec pour référence les films Bad Boys. On observait quels muscles étaient sollicités, de manière à savoir où déposer les points de capture. Grâce à ces points dispatchés sur son visage, on a pu radicalement modifier les caractéristiques physiques de Will, de manière à créer deux Will distincts, pour une expérience crédible à l’écran.

Est-ce une technologie rentable ?

Très honnêtement, cela coûte assez cher. Le personnage de Junior coûte deux fois plus à digitaliser que le salaire de Will Smith. Si le film a mis deux décennies à se développer, c’est avant tout parce que cette technologie devait faire ses preuves. Je ne pense pas que ce procédé va se démocratiser énormément dans l’industrie du cinéma de sitôt. Pour l’heure, c’est une niche. Mais à terme et à mesure que la technologie se développera, nous trouverons sûrement un moyen de la rendre un peu plus accessible.

Est-ce qu’elle ne va pas à terme écarter les jeunes acteurs qui n’ont pas la renommée de Will Smith ou encore de Nicole Kidman, rajeunie à l’écran dans Aquaman ?

 Je ne vois pas cela comme le fait d’écarter les plus jeunes acteurs, mais plutôt comme un moyen pour des acteurs talentueux de faire valoir les nombreuses cordes qu’ils ont à leur arc, au-delà de leur âge. Le rôle d’un acteur est de se transcender. Dans Gemini Man, Will est tout à fait capable de jouer les deux parties. C’est aussi une manière pour lui de se dire « tu es un bien meilleur acteur aujourd’hui que tu ne l’étais à 23 ans, mais maintenant tu dois donner l’illusion que tu as 23 ans ». On est capable aujourd’hui de convertir les performances artistiques d’un acteur afin de recréer une expérience digitale la plus humaine qui soit, et crédible à l’écran. Il s’agit donc de faire un pas de plus dans cette direction.

Stuart Adcock

Quel a été le plus gros obstacle dans la création de la version plus jeune de Will Smith ?

Vous savez, il y a toujours des limites avec ce genre d’outils. On entre dans une sorte d’Uncanny Valley [ou « vallée de l’étrange » — le fait d’avoir peur de ce qui essaye de ressembler à un être humain, ndlr] avec le de-aging, à l’heure du DeepFake, où de telles technologies peuvent être utilisées à des fins de manipulation. L’écueil est aussi de ne pas tomber dans quelque chose d’effrayant, en reproduisant une performance qui ne terrifie pas le spectateur.

Cette technologie a déjà grandement changé la donne. Va t-elle se démocratiser davantage ? Avec des applications à la « Face App » par exemple pour une personne lambda.

En vérité, je pense que c’est un secteur qui doit rester de niche. On perdrait trop facilement le contrôle avec de telles applications. On pourrait faire face à beaucoup trop d’enjeux éthiques, à l’heure du Deep Fake et des fake news.

Merci Stuart. Dernière question : quelle sera la prochaine étape ?

On peut déjà se féliciter du travail accompli avec cette technologie. Je pense que la prochaine étape sera plutôt dans la narration, dans notre manière de raconter des histoires avec une telle technologie entre les mains. De créer des mondes, des univers, des créatures et des personnages virtuels tout en s’assurant qu’ils soient en adéquation avec les prises de vue réelle. On va potentiellement pouvoir raconter plus de choses, à travers des expériences en temps réel, en assurant par exemple la performance des acteurs via la VR. Il va également falloir travailler sur une manière de rendre ce procédé plus rentable, plus rapide et plus efficace.

Si la technologie derrière le visage de Junior vous intéresse, découvrez le making-of du film, en VOSTFR :