The Lancet prend ses distances avec l’étude sur la chloroquine qu’elle a publiée

Science

Par Felix Gouty le

Les nombreuses données statistiques sur laquelle s’est basée l’étude ayant conclu à l’inefficacité et aux risques de la chloroquine chez les malades de la COVID-19 seraient issues d’une société privée assez floue. La revue qui a publiée l’étude, The Lancet, a donc demandé à ce qu’une enquête soit menée pour s’assurer de l’intégrité des données – sans quoi elle s’en détachera très certainement.

Crédits : @DarkoStojanovic via Pixabay

La grande étude statistique qui a conclu à l’inefficacité et aux risques d’un traitement à la chloroquine (ou l’hydroxychloroquine) contre la COVID-19 est actuellement au cœur d’une controverse. La prestigieuse revue scientifique et médicale qui l’avait publié le 22 mai dernier, The Lancet, a publié hier une “expression de préoccupation”, qui pointe officiellement le fait que des doutes planent sur certains points d’une étude scientifique déjà parue. “D’importantes questions scientifiques ont été soulevées concernant l’article de Mehra et al”, déclare The Lancet qui alerte ainsi ses lecteurs. Une autre étude récemment publiée par la même équipe de médecins et chercheurs dans la revue The New England Journal of Medicine a aussi été la cible d’un signalement similaire par ladite revue.

Ces deux remises en doute s’inscrivent en réaction à une lettre ouverte signée par une douzaine de scientifiques et membres du corps médical (dont un collègue de Didier Raoult, professeur à l’IHU de Marseille). Celle-ci s’adressait aux auteurs et aux éditeurs de l’étude statistique concernée face à “de nombreuses inquiétudes relevant de la méthodologie et de l’intégrité des données” sur lesquelles ses conclusions se basent. L’étude de Mehra et al se fonde sur une variété de données médicales attachées à plus de 90 000 patients atteints de la pneumonie virale pandémique et hospitalisés dans plus de 670 établissements dispersés à travers le monde. Toutes les données ont été compilées et fournies par une société privée américaine appelée Surgisphere – et c’est elle qui inquiète le plus la communauté scientifique. The Lancet annonce notamment qu’une enquête est actuellement en cours pour auditer la provenance et la validité des données de Surgisphere, dont le dirigeant – Sapan Desai – figure parmi les auteurs de la fameuse étude.

La société privée, à l’origine des données, en porte-à-faux

En effet, selon une enquête de The Guardian, Surgisphere est peuplée de mystères. Certains de ses employés n’ont même pas de formation scientifique : l’un serait, par exemple, auteur de romans de science-fiction, et une autre, mannequin et organisatrice d’événements. Pour une société détenant autant d’informations d’établissements internationaux, sa présence sur le web serait très réduite et, sur son propre site, un lien pour être mis en contact avec sa direction renverrait au site d’une cryptomonnaie (pas à ce jour). La page Wikipédia de son patron, Sapan Desai, aurait été supprimée et l’historique concernant Surgisphere effacé. Par ailleurs, malgré le peu d’informations listées concernant les hôpitaux sollicités pour les données utilisées dans l’étude, il semblerait que certaines ne correspondent pas aux chiffres officiels. Le nombre de décès évoqué dans les hôpitaux australiens dépasserait, d’après The Guardian, le nombre de morts de la COVID-19 recensés par le gouvernement en Australie. Surgisphere a depuis diffusé un communiqué où elle soutient la pertinence des données fournies et se dit prête à collaborer à l’audit demandée par The Lancet.

Cette enquête interne a bien évidemment été relevée par Didier Raoult, professeur en infectiologie à l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille, l’un des partisans du traitement à la chloroquine et des détracteurs de cette étude. “Le château de cartes s’effondre”, a-t-il lancé sur Twitter (voir ci-dessus). Pour rappel, celui-ci avait traité l’étude de The Lancet de “foireuse” et avait tenté d’expliquer pourquoi dans une vidéo, qui a fait elle-même polémique. En attendant les conclusions de l’audit, la prescription de la chloroquine ou de sa dérivée, l’hydroxychloroquine, à des malades de la COVID-19 n’est plus autorisée dans plusieurs pays dont la France. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a même suspendu des études cliniques en cours dans différents pays à son sujet.