Entre justification de leurs pratiques et confrontation avec les députés, l’audition qui opposait cinq figures majeures de l’influence numérique aux régulateurs français restera sans doute dans les annales, tant elle a révélé l’ampleur du fossé entre la logique des réseaux sociaux et les exigences de la régulation publique. Le 10 juin, l’Assemblée nationale avait convoqué cinq personnalités influentes du web français pour évoquer les dangers de TikTok sur la santé mentale des jeunes. Un casting hétéroclite, pioché parmi les figures les plus controversés de l’influence française. Entre tensions, déni de responsabilité et débats sur la régulation, retour sur une séquence inédite aux enjeux majeurs pour la jeunesse et l’encadrement du numérique.
Une convocation inédite
La commission d’enquête, créée en mars 2025, s’est donné pour mission d’évaluer l’impact de TikTok sur la santé mentale des jeunes et d’examiner les dispositifs de captation de l’attention mis en place par la plateforme chinoise. Après avoir auditionné experts, psychologues et familles de victimes, les députés ont choisi de convoquer cinq influenceurs jugés “problématiques” par une consultation citoyenne ayant recueilli plus de 30 000 réponses, principalement de la part de lycéens. Leurs noms – AD Laurent, Alex Hitchens, Nasdas, Julien et Manon Tanti – revenaient systématiquement dans les signalements pour contenus jugés sexistes, violents, dégradants ou susceptibles d’exposer les mineurs à des pratiques à risque.
Ces créateurs de contenus cumulent des millions d’abonnés, principalement parmi les collégiens et lycéens, voire des enfants dès 10-11 ans, qui sont pourtant théoriquement interdit de réseaux sociaux. Leur modèle économique, basé sur la viralité et l’engagement, soulève de nombreuses questions : AD Laurent, ancien candidat de téléréalité reconverti dans le porno, a été banni de TikTok pour diffusion de contenus à caractère sexuel jugés “extrêmement préoccupants” par la ministre de l’Égalité, Aurore Bergé. Alex Hitchens, autoproclamé coach en séduction, est régulièrement épinglé pour ses discours masculinistes et misogynes, prônant souvent la violence contre les femmes. Nasdas, star de Snapchat et TikTok, s’est fait connaître en distribuant de l’argent à des jeunes précaires, mais aussi en exposant la misère sociale et en mettant en scène des mineurs dans des situations controversées. Le couple Tanti, enfin, stars de téléréalité, a été questionné sur la surexposition de ses enfants dans leurs contenus, parfois dans des situations jugées humiliantes ou inadaptées. Manon Tanti a reconnu ne pas avoir anticipé la viralité de certains challenges, tout en affirmant “savoir ce qui est bon ou humiliant” pour ses enfants.
Entre déni et revendication de la liberté d’expression
Face aux députés, les influenceurs ont adopté une posture défensive, rejetant toute responsabilité sur les parents et la plateforme TikTok elle-même. Alex Hitchens a plaidé pour une interdiction pure et simple de TikTok, qualifiant la plateforme de “néfaste” et affirmant que “le contenu qui choque est celui qui fonctionne le mieux“. Agacé par les questions sur ses propos misogynes, il a mis fin à son audition après seulement quinze minutes, quittant la visioconférence sans autorisation – un incident inédit qui a suspendu la séance. AD Laurent, de son côté, a dénoncé un bannissement “fondé sur des raisons politiques“. Tous ont insisté sur leur position de créateurs et créatrices de contenu, niant l’idée d’une responsabilité face aux jeunes internautes qui les suivent.
Peu de propositions concrètes pour réguler TikTok
Si l’objectif de la commission était aussi de recueillir des pistes pour mieux réguler TikTok, les influenceurs ont peu contribué au débat. Certains ont admis que la plateforme pouvait avoir des effets négatifs si elle était mal encadrée. AD Laurent et Nasdas se sont dits favorables à un relèvement de l’âge minimal d’inscription (actuellement 13 ans), tandis que Manon Tanti a suggéré la vérification d’identité à l’inscription pour limiter l’exposition des mineurs. Globalement, la session a surtout mis en lumière le fossé entre la perception des influenceurs et les attentes sociétales en matière de protection de la jeunesse.
Cette audition, marquée par des échanges tendus et le refus des influenceurs d’endosser une part de responsabilité, illustre la difficulté à réguler un écosystème numérique où la viralité prime sur l’éthique et où l’influence sur les plus jeunes échappe encore largement au contrôle des pouvoirs publics. La commission poursuivra ses travaux en auditionnant les dirigeants de TikTok, mais cette séquence aura au moins permis de mettre sur la place publique la question de l’impact psychologique des contenus viraux sur la jeunesse et la nécessité d’une régulation adaptée à l’ère des réseaux sociaux.
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