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Un projet controversé d’ADN humain artificiel passe à la vitesse supérieure, pour le meilleur et pour le pire

Le Synthetic Human Genome Project, dont l’objectif est de créer un génome humain artificiel, vient de bénéficier d’une enveloppe de 10 millions de livres sterling pour alimenter ses travaux. Une perspective qui suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes.

Une équipe de chercheurs travaille en ce moment sur un projet aussi ambitieux que polémique : synthétiser de l’ADN humain en partant de zéro. Une initiative qui pourrait mener à une véritable révolution médicale… et soulever une montagne de questions éthiques inconfortables.

Le séquençage du génome humain, en 2003, a marqué un tournant majeur, fondamental dans l’histoire des sciences modernes. À travers ce projet, les équipes du Human Genome Project ont profondément changé la médecine pour toujours — mais aussi la manière dont nous appréhendons désormais l’histoire et l’évolution de l’humanité.

Mais depuis quelques années, un projet encore plus ambitieux, et potentiellement encore plus révolutionnaire, est en train de se construire en coulisses : le Synthetic Human Genome Project. Mené par plusieurs biologistes éminents comme George Church, l’un des grands pionniers de la génomique, son objectif est de faire passer cette discipline dans une toute nouvelle dimension en synthétisant un génome humain artificiel. Ces chercheurs ne veulent plus seulement lire ce qui constitue, en substance, la recette de cuisine de notre espèce ; ils veulent en écrire une toute nouvelle version.

Selon les acteurs du projet, il s’agit d’une opportunité formidable d’éradiquer un tas de maladies aujourd’hui incurables, et plus largement, de révolutionner la génétique, la biologie, la médecine et les biotechnologies.

« Si l’on considère le génome humain, c’est bien plus qu’un simple ensemble de gènes sur une chaîne », explique le biologiste Julian Sale dans une interview au Guardian. « Il y a une quantité incroyable de ce génome, parfois appelée la “matière noire”, dont nous ignorons la fonction. L’idée est que si l’on parvient à construire des génomes avec succès, on peut les comprendre pleinement. »

Un champ de recherche hautement controversé

Ce projet semble désormais sur le point de passer à la vitesse supérieure grâce à un don de 10 millions de livres du Wellcome Trust, un fonds caritatif médical qui avait notamment contribué au Human Genome Project. Cette enveloppe , destinée à soutenir les travaux sur la synthèse génomique humaine, permettra à certains chercheurs impliqués de développer les outils et techniques nécessaires à la synthèse génomique.

Mais tout le monde ne considère pas cela comme une bonne nouvelle ; avec ce don, l’institution a aussi ouvert la boîte de Pandore. En effet, ces travaux ont longtemps été plus ou moins tabous, car il s’agit d’un champ de recherche extrêmement délicat et controversé.

L’histoire nous a déjà prouvé à maintes reprises que toute technologie, aussi formidable soit-elle, peut aussi être utilisée à mauvais escient. Et même si les équipes du SHGP se limitent strictement à des travaux en laboratoire, sans aucune intention de créer des humains synthétiques à partir de rien, il existe un risque non négligeable qu’un outil aussi puissant et révolutionnaire tombe entre les mains de scientifiques peu scrupuleux. Ces derniers pourraient alors s’en servir pour alimenter d’autres projets à la légitimité pour le moins discutable.

Des risques bien réels

La crainte la plus évidente concerne l’eugénisme — un ensemble de pratiques visant à sélectionner le patrimoine génétique de notre espèce afin de “l’améliorer”, ou d’en éliminer les éléments jugés indésirables selon des critères souvent idéologiques. Avec de tels outils, certaines personnes pourraient par exemple se mettre à jouer à Dieu en créant des bébés-éprouvettes sur mesure.

Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Si l’humanité était capable de manipuler ainsi les éléments constitutifs de la vie, elle pourrait aussi construire des armes biologiques au potentiel de destruction terrifiant, créer de nouveaux organismes de toutes pièces, et ainsi de suite. Des pratiques qui, à terme, pourraient altérer complètement la trajectoire de notre espèce, avec un tas de conséquences biologiques et sociales aussi imprévisibles que problématiques à la clé.

Un autre point de friction potentiel concerne l’utilisation et la commercialisation de cette technologie par des entreprises privées, qui pourrait conduire à un désastre éthique digne des plus grandes œuvres de fiction dystopique.

« Si nous parvenons à créer des organes synthétiques, voire des personnes synthétiques, à qui appartiennent-ils ? Et à qui appartiennent les données issues de ces créations ? », s’inquiète Bill Earnshaw, un éminent généticien écossais interviewé par la BBC.

Anticiper pour mieux encadrer

Le Wellcome Trust est évidemment bien conscient de ces risques. S’il a tout de même choisi de financer le projet en connaissance de cause, c’est avant tout pour s’assurer que ces recherches seront conduites de façon responsable.

« Cette technologie sera forcément développée un jour », explique Dr Tom Collins, directeur de la recherche chez Wellcome, dans une interview à la BBC. « En la mettant en œuvre dès maintenant, nous essayons au moins de le faire de la manière la plus responsable possible et d’aborder les questions éthiques et morales le plus en amont possible. »

Pour y parvenir, l’institution ne compte pas se limiter au travail en laboratoire ; elle va aussi lancer un programme de sciences sociales pour étudier l’impact global de ce projet sous tous les angles. « Nous souhaitons recueillir l’avis d’experts, de spécialistes en sciences sociales et surtout du public sur leur relation avec cette technologie, sur les avantages qu’elle peut leur apporter et, surtout, sur leurs questions et préoccupations », ajoute Joy Zhang, sociologue à l’Université du Kent, qui dirigera cette branche du programme.

Vous l’aurez compris, ce nouveau financement vient peut-être de démarrer une machine qui, à terme, pourrait fondamentalement transformer l’humanité — pour le meilleur comme pour le pire. Il conviendra donc de surveiller activement les progrès scientifiques qui émergeront du Synthetic Human Genome Project, mais aussi et surtout les débats sociaux et politiques qui vont sans doute émerger en parallèle.

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Source : BBC

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