Lorsque l’on évoque la « radioactivité », nos esprits se tournent naturellement vers les grandes catastrophes nucléaires comme celle de la centrale de Tchernobyl en 1986 ou de Fukushima en 2011. C’est un terme lourd de sens, alors que tout autour de vous est radioactif, même votre propre organisme. En réalité, la radioactivité désigne simplement la libération d’énergie par un atome qui possède un surplus de neutrons ou de protons. Le potassium 40 de vos os ou le carbone 14 de vos tissus émettent des radiations en permanence. La Terre elle-même est un gigantesque réacteur : son noyau et sa croûte produisent constamment une chaleur radiogénique, qui, dans la plupart des zones géographiques, est inoffensive.
En revanche, il y a des endroits du globe où l’activité géologique de notre planète expose les populations à des doses de rayonnement naturel bien supérieures à la moyenne mondiale. Chez nous, c’est la Bretagne, le Massif Central ou la Corse car leurs sous-sols sont composés en grande majorité de granit, une roche magmatique naturellement riche en uranium, qui libère un gaz fortement radioactif : le radon (phénomène de dégazage lithosphérique). Aux États-Unis, c’est le Colorado : son sous-sol est aussi granitique, et il contribue très largement aux 21 000 décès annuels recensés à l’échelle du pays. Ce gaz, inoffensif lorsqu’il s’échappe en plein air, est un poison mortel une fois confiné entre quatre murs.
Le dégazage du granit : le danger des sols uranifères
Le radon est un isotope radioactif issu de la chaîne de désintégration naturelle de l’uranium 238 ; un processus naturel qui dégrade ce métal lourd solide, en plusieurs autres éléments. L’uranium devient du radium, qui lui-même se transforme en radon, un gaz faisant partie de la famille des gaz rares ou nobles. Sous cette forme, il peut quitter le sous-sol et migrer à travers les pores de la roche pour pénétrer dans les habitations.
Un autre phénomène physique aggrave la contamination des habitations au radon : l’effet de tirage thermique. En hiver, l’air chaud des maisons, plus léger, s’élève naturellement vers les étages. Ce mouvement crée un vide relatif au rez-de-chaussée qui doit être comblé. Le bâtiment fait l’effet d’une pompe : il cherche l’air là où il se trouve, c’est-à-dire dans le sol. Le radon est alors aspiré et peut s’infiltrer facilement de partout à l’intérieur ; il lui suffit d’une micro-fissure, de joints d’étanchéité vieillissants autour des tuyaux, de fourreaux de câbles électriques : rien ne l’arrête.
Une fois ce gaz confiné et inhalé, il se désintègre à l’intérieur des poumons et poursuit sa décroissance radioactive. Les atomes de radon éjectent des particules alpha (un noyau d’hélium composé de deux protons et deux neutrons) et émettent un rayonnement ionisant qui provoque des lésions dans l’ADN et les tissus cellulaires.
Si une exposition de quelques heures n’est pas dangereuse, être exposé chroniquement à ce rayonnement, pendant plusieurs années est extrêmement dangereux. Pour les non-fumeurs, le radon représente la toute première cause de cancer du poumon à l’échelle des États-Unis et le Colorado ne fait qu’accentuer statistiquement ce risque.
Les habitants de cet État font face à des concentrations records de radon : la moyenne dans les foyers atteint 6,4 picocuries par litre (pCi/L). Le curie est une unité (nommée en hommage à Pierre et Marie Curie) qui mesure l’activité d’un échantillon, soit le nombre de désintégrations atomiques par seconde. Un picocurie représente un millième de milliardième de curie. Un taux de 6,4 pCi/L signifie que dans chaque litre d’air de la maison, environ 14 atomes de radon se désintègrent toutes les minutes.
À titre de comparaison, l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) a fixé le seuil d’alerte à 4 pCi/L. Au-delà de cette limite, l’air intérieur est plus radioactif que ce que les normes de sécurité nucléaire autoriseraient pour le grand public. Au Colorado, les habitants qui respirent cet air vicié au quotidien subissent l’équivalent de 200 radiographies thoraciques chaque année, soit une radiographie toutes les 44 heures environ. Voilà pourquoi le taux de mortalité au radon est l’un des plus élevés de tous les États-Unis.
Un enjeu de santé publique prioritaire
Avec 50 % des foyers du Colorado au-dessus des seuils réglementaires, c’est un enjeu de santé publique pris avec grand sérieux par les autorités américaines. Heureusement, il reste assez facile de se protéger de l’exposition, et il est possible d’installer plusieurs dispositifs pour éviter que le radon ne s’accumule dans une maison.
La solution reine reste de la dépressuriser grâce à un ventilateur, qui extrait le gaz sous la dalle pour le rejeter par le toit. Un système qui suffit à réduire la radioactivité de 99 %, coûtant entre 1 500 et 3 000 dollars à l’installation.
Il est également possible d’opter pour des systèmes passifs (sans ventilateur) utilisant l’effet de tirage naturel, bien que leur efficacité soit moindre que celle des dispositifs motorisés. Comme il est complètement impossible d’éliminer cette source de pollution, les habitants ont donc appris à vivre avec et adaptent leurs lieux de vie.
Cela n’en reste pas moins l’une des priorités du Colorado Department of Public Health and Environment (CDPHE), qui met tout en œuvre pour que tous les citoyens, même les plus démunis, puissent se protéger : don de kits de détection de radon, aides financières pour l’installation de systèmes de protection, législation de fer entourant la vente de propriétés, ou promotion du National Radon Action Month au mois de janvier 2026 pour « inciter les résidents du Colorado à diminuer les risques de cancer pulmonaire liés au radon ». Même si le risque zéro n’existe pas et n’existera jamais, la volonté politique est la protection la plus efficace face à une telle menace. Encore plus lorsque l’on sait que le Colorado connaît une explosion démographique depuis une grosse dizaine d’années. L’État accueillant des dizaines de milliers de nouveaux arrivants chaque année, ils emménagent parfois dans des zones à risque sans forcément en avoir conscience.
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