Passer au contenu

Tchernobyl : des mutations détectées chez les enfants des travailleurs exposés aux radiations

Au mis d’avril, cela fera exactement 40 ans que le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl a volé en éclats. Une catastrophe nucléaire qui a traumatisé des générations entière, détectable aujourd’hui dans le génome des descendants des liquidateurs.

Le 26 avril 1986, les habitants de la commune de Prypiat, en Ukraine vécurent l’horreur : en pleine nuit, un test de sécurité raté a conduit à la fusion du cœur d’un des réacteurs de la centrale de Tchernobyl, situé à trois kilomètres de là. Il explosa, relâchant dans les airs d’énormes quantités de matières radioactives. Dans les années qui ont suivi, l’Union soviétique mobilisa 600 000 à 800 000 personnes pour limiter les conséquences de l’incident : les liquidateurs. Le régime les chargea, dans un premier temps, d’éteindre le feu, puis de déblayer les débris les plus radioactifs quelques mois après et de décontaminer la zone en abattant les forêts environnantes.

Envoyés en première ligne, ils furent les vrais héros de Tchernobyl et beaucoup décédèrent ou développèrent de graves pathologies en raison des énormes doses de radiation qu’ils avaient reçues. Ils se sont sacrifiés pour l’Europe, et jusqu’ici, aucune étude n’était arrivée à conclure si les liquidateurs survivants avaient transmis les stigmates de la catastrophe à leur descendance. Pour la première fois, une corrélation a été établie grâce à une étude de l’Université de Bonn, publiée le 23 juin 2025 dans la revue Scientific Reports : oui, les enfants des liquidateurs sont bien porteurs de mutations génétiques.

Tchernobyl : l’héritage intergénérationnel des radiations

L’équipe de chercheurs s’est concentrée sur un type de mutation génétique particulier : les cDNM (clustered de novo mutations), qui se caractérisent par l’apparition simultanée de deux ou plusieurs altérations regroupées sur un segment très court de l’ADN. Ces mutations sont dites de novo car elles apparaissent dans le génome de l’enfant sans être présentes dans les cellules somatiques de ses parents.

Lorsque des rayons ionisants comme ceux qui ont frappé les liquidateurs traversent les tissus, ils provoquent des cassures double-brin sur l’hélice d’ADN, soit par impact direct, soit par la création d’espèces réactives de l’oxygène (stress oxydatif) qui fragmentent la molécule. Pour se réparer, les cellules utilisent des enzymes spécialisées dont le rôle est de reconnaître les extrémités sectionnées et de les réassembler. Cependant, lorsque les cassures sont multiples et très proches les unes des autres, ce processus de réparation perd en fidélité.

Au lieu de recopier fidèlement la séquence originale, les enzymes insèrent par erreur des nucléotides différents de ceux d’origine. C’est ce défaut de fidélité lors de la reconstruction de l’ADN dans les cellules reproductrices du père qui génère des ensembles de mutations (clusters), transmises ensuite à l’enfant.

En analysant le génome complet de 130 descendants de liquidateurs, les chercheurs ont identifié une moyenne de 2,65 cDNM par enfant. En comparaison, le groupe témoin non exposé n’en présente que 0,88, tandis que les enfants d’opérateurs radar allemands (exposés à des doses moindres de radiations parasites) affichent une moyenne de 1,48. Cela signifie donc que le taux de mutations chez les enfants des liquidateurs est trois fois supérieur à celui de la population normale.

L’ADN non codant : l’ultime protection

Malgré l’évidence de ces remaniements génétiques, l’impact sur la santé des personnes présentant ces mutations demeure restreint. Seule une infime fraction du génome humain (environ 1,5 %) correspond à des séquences « utiles », c’est-à-dire des gènes qui servent de mode d’emploi pour fabriquer les protéines nécessaires à l’organisme. La grande majorité des cDNM identifiées se situent dans des régions dites non-codantes. Ce sont des segments d’ADN qui ne contiennent pas d’instructions vitales et dont la modification n’entraîne généralement pas de conséquence biologique.

« Compte tenu de la faible augmentation globale des cDNM après une exposition paternelle aux rayonnements ionisants, et de la part infime du génome codant pour des protéines, la probabilité qu’une pathologie chez l’enfant soit déclenchée par l’une de ces mutations reste minime », tempèrent les auteurs dans leur étude. Même l’âge d’un père lors de la conception d’un enfant induit naturellement plus de mutations que l’exposition aux radiations mesurée chez les liquidateurs.

Il ne faut pas pour autant négliger la portée de ces travaux ; même si l’aspect médical reste rassurant pour les individus testés, ils invalident l’hypothèse qu’il n’existait aucune preuve de transmission héréditaire des mutations dues aux radiations de l’accident de Tchernobyl. Une victoire posthume pour la mémoire des liquidateurs et leur famille, invisibilisés par une omerta scientifique qui aura duré près de quarante ans. Entretenue sciemment par l’URSS, puis, plus tard par une complaisance internationale soucieuse de ne pas entraver la relance du nucléaire civil, elle est aujourd’hui brisée grâce à cette équipe de l’Université de Bonn.

🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.

Mode