On ne parle pas ici des îles naturelles révélées par des éruptions ou le recul des eaux, mais bien de masses de terre construites de toutes pièces, à coups de dragues géantes et d’influence politique. Ce chantier est l’un des plus grands du genre jamais réalisé en mer et transforme en profondeur l’une des zones maritimes les plus stratégiques, les plus peuplées en biodiversité et les plus disputées de la planète.
1 300 hectares surgis du néant
Depuis 2013, la Chine mène des opérations de dragage et de construction d’îles artificielles sans précédent dans les Spratleys, un archipel en mer de Chine méridionale. D’après L’Asia Maritime Transparency Initiative, une source d’informations et d’analyses sur les questions de sécurité maritime en Asie, environ 1 295 hectares de terres nouvelles ont été créés artificiellement dans l’archipel.
À cela s’ajoutent des travaux d’expansion importants dans les Paracels, un second archipel disputé entre la Chine et le Vietnam au nord. En décembre 2016, des systèmes d’armement incluant des défenses antiaériennes et antimissiles avaient déjà été installés sur ces nouvelles terres. Ces travaux menés par la Chine sont peu à peu en train de créer une “Grande Muraille de sable” et soulèvent de nombreuses questions quant aux intentions de la deuxième puissance mondiale.
Du point de vue technique, la méthode repose sur des dragues aspiratrices à désagrégateur (ou Cutter Suction Dredger – CSD). Ces dragues entaillent le fond corallien, puis pompent les sédiments à travers de longs tuyaux flottants pour les déverser sur les zones peu profondes. Cette activité perturbe le fond marin et génère des nuages de sédiments abrasifs qui asphyxient la vie marine. Les récifs coralliens, face à ces nuages trop denses, ne parviennent pas à se régénérer complètement.
Des forteresses maritimes équipées d’installations de pointe
Les conséquences de l’opération sont facilement visibles depuis l’espace : des données satellite Landsat-8 confirmaient déjà entre juin 2013 et décembre 2015 que plus de 15 km2 de récifs coralliens submergés ont été transformés en îles artificielles. Plus récemment, des images satellites Sentinel-2 de l’Agence spatiale européenne révèlent une reprise du dragage au Récif Antelope dans les îles Paracels à la fin 2025, avec plus de 30 navires de dragage et d’appui visibles dans la lagune. La surface émergée s’est ainsi étendue au fil des années, et a transformé le récif en une base potentiellement militarisée.
Les images satellite documentent bien plus que de simples remblayages. Sur trois des sept récifs transformés dans les Spratleys (Mischief, Fiery Cross et Subi), Pékin a bâti des installations militaires de premier plan. Ces trois grandes îles forment un triangle de positionnement stratégique face aux bases américaines aux Philippines. L’une d’elles possède même un port dont le plan d’eau dépasse la superficie de Pearl Harbor à Hawaï.
D’autres analyses satellite conduites de 2023 à 2024 par l’AMTI révèlent l’installation de nouveaux équipements probablement destinés à des systèmes ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) déployés sur des véhicules. Sur Subi Reef, deux nouveaux radômes ont été placés, quasi identiques à ceux construits sur Fiery Cross Reef et Mischief Reef depuis 2017. Ces installations peuvent ainsi offrir une couverture radar large sur l’ensemble de la mer de Chine méridionale.
Le droit international mis en échec
Face à cette expansion, le droit international a tenté de se faire entendre. En juillet 2016, le Tribunal permanent d’arbitrage de La Haye, saisi par les Philippines, a rendu une décision massivement favorable à Manille, déclarant que la Chine avait violé les droits souverains des Philippines et causé des dommages graves à l’environnement corallien par ses activités de remblayage.
Pékin a refusé de participer à la procédure et a immédiatement qualifié la décision de “nulle et non avenue”. En juillet 2025, pour le neuvième anniversaire du verdict, The Diplomat rapporte que le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a une nouvelle fois qualifié la sentence de “simple bout de papier illégal, nul et non contraignant”. En l’absence d’un véritable mécanisme d’application de la sentence, celle-ci reste tout simplement ignorée.
L’écosystème marin sacrifié
Derrière les conflits géopolitiques, une catastrophe silencieuse se dessine. Toujours selon l’AMTI, au moins 1 800 hectares de récifs coralliens ont été détruits par les activités chinoises de construction d’îles, tandis que 6 500 hectares supplémentaires ont été endommagés dans la région par la pêche aux bénitiers géants par des pêcheurs chinois. Le bénitier géant, espèce protégée, est devenu une ressource très prisée en raison de sa ressemblance avec l’ivoire d’éléphant, dont le commerce est interdit.
Une partie importante des récifs de l’archipel des Spratleys a été endommagée par les travaux, et les impacts dépassent malheureusement les zones directement concernées. Des chercheurs soulignent que ces récifs, ainsi que ceux des Paracels, jouent un rôle important en tant que nurseries pour de nombreuses espèces marines. Leur dégradation pourrait alors affecter à long terme les ressources de pêche dont dépendent une grande partie des populations de la région.
Une compétition régionale qui aggrave la situation
La Chine n’est pas la seule à revendiquer ces terres marines. Le Vietnam, la Malaisie, les Philippines et Taïwan ont eux aussi mené des opérations de dragage, jusqu’à maintenant en utilisant des méthodes moins nocives pour l’écosystème marin. Cependant, le Vietnam a récemment commencé à utiliser des dragues aspiratrices à désagrégateur, la technique la plus destructrice, jusqu’ici principalement utilisée par la Chine. Une sorte de dynamique de surenchère s’est installée : chaque revendication territoriale attise la suivante, et le droit international observe sans pouvoir intervenir de façon concrète.
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