Après avoir envoyé des vers (Caenorhabditis elegans) au mois d’avril à bord de la Station spatiale internationale (ISS), la NASA prévoit prochainement d’y expédier des centaines de pépins de raisin texans. Ils passeront environ six mois exposés au rayonnement cosmique qui frappe la station et reviendront sur le plancher des vaches. Ils seront ensuite mis en terre, et si tout se passe bien, ils grandiront jusqu’à la récolte des grappes pour finir embouteillés : le premier « vin spatial » de l’histoire.
Une expérience qui fait partie de la mission TAMU-SPIRIT (Texas A&M / Aegis Aerospace Multi-Use Space Platform Integrating Research & Innovative Technology), une plateforme de recherche scientifique américaine qui va être installée à bord de la station. Menée par l’Université Texas A&M, elle est conçue pour être un « campus orbital » qui permet aux chercheurs et aux étudiants d’envoyer facilement des expériences directement dans le vide spatial pour voir comment certains matériaux, ou organismes vivants réagissent à l’apesanteur et aux fortes radiations cosmiques.
Le conteneur qui acheminera les pépins jusqu’à l’ISS a été conçu par deux étudiants en dernière année, Coby Arnold et Arvind Subramanyam, sous la direction du spécialiste en viticulture Justin Scheiner. Précision d’importance : le conteneur est optimisé pour protéger les pépins d’une irradiation trop intense, qui les empêcherait de germer. L’idée de l’expérience est d’observer si le stress radiatif induit des mutations génétiques dans les pépins de raisin.
Le rayonnement cosmique, nouveau secret de vinification ?
Trois cépages résistants aux maladies et adaptés aux sols arides du Texas ont été retenus pour le voyage : parmi eux, le lomanto et celui-là, les amateurs d’histoire du vin le connaissent très bien. Créé en 1902 par T.V. Munson, horticulteur que les Texans surnommaient « l’homme aux raisins », le lomanto est le cépage qui, à la fin du XIXe siècle, a permis de sauver les vignobles français ravagés par le phylloxéra, un minuscule puceron qui avait mis genoux à terre une grande partie du vignoble hexagonal.
Munson avait alors expédié ses boutures résistantes outre-Atlantique. C’est pourquoi, du point de vue de Scheiner, cette nouvelle mission est une manière symbolique de « boucler la boucle » pour cette vigne née au Texas et devenue, le temps d’une crise, la providence du vin français.
Une fois revenus sur Terre, les pépins ayant voyagé seront plantés aux côtés de pépins témoins identiques, au vignoble de recherche d’AgriLife Research à Thomas Ranch, dans le centre du Texas. Les chercheurs compareront ensuite la croissance des plants, leurs performances agronomiques et leur profil génétique.
« Nous voulons voir comment le séjour dans l’espace est susceptible d’influencer ces variétés », explique Scheiner, avant d’ajouter : « Pour l’œnophile qui sommeille en moi, ce serait fascinant que ces pépins présentent une mutation positive inattendue ».
Certains crieront peut-être au gaspillage de ressources ou d’argent, mais rappelons tout de même que sans les mutations génétiques, nous en serions réduits à boire l’infâme picrate qu’avalaient nos ancêtres du Moyen Âge, ou même les Romains de l’Antiquité, qui devaient couper leur vin avec de l’eau de mer ou du miel pour qu’il soit buvable. L’histoire du vin est indissociable des coups du sort de la génétique : sans eux, le pinot gris, le pinot noir, le chardonnay ou le gewurztraminer n’existeraient même pas. Ces cépages considérés aujourd’hui comme des incontournables de nos cartes ne sont que les survivants d’une longue série de mutations, parfois aléatoires. Alors pourquoi pas laisser la NASA jouer les maîtres de chai le temps d’une mission ? Elle sera, de plus, l’occasion de mieux comprendre comment les végétaux réagissent aux environnements extrêmes, une condition tout aussi indispensable si l’on veut en cultiver un jour loin de la Terre. Peut-être boira-t-on les premières bouteilles de « cuvée orbitale » avant qu’on ne trouve de l’eau liquide sur Mars, finalement.
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