Depuis son lancement, House of the Dragon s’est imposée comme une série où les femmes occupent une place centrale. Là où Game of Thrones racontait une lutte de pouvoir éclatée entre plusieurs familles, le préquel construit toute sa tragédie autour d’une rivalité bien précise : celle entre Rhaenyra Targaryen et Alicent Hightower. Bien avant que leurs fils, leurs maris ou leurs armées ne prennent les armes, c’était leur relation qui portait la série. La preuve dans les affiches de promotion qui les mettent constamment en opposition.
La question du pouvoir féminin n’a jamais été un simple habillage moderne destiné à actualiser l’univers de George R. R. Martin. Elle constitue le cœur même du récit. Toute la Danse des Dragons se pose une question simple : que se passe-t-il lorsqu’une femme revendique un trône qu’une partie du royaume refuse de lui reconnaître ?
Après trois épisodes de la saison 3, un constat commence pourtant à s’imposer. La série semble avoir changé de regard sur ses héroïnes, au point de les priver progressivement de ce qui faisait leur force.

Une mise en scène brillante, mais qui dessert ses héroïnes
Le changement saute aux yeux dès les premières secondes du troisième épisode. En effet, après deux chapitres plutôt classiques dans leur démonstration de l’heroic fantasy, l’épisode de cette semaine adopte une réalisation beaucoup plus proche du thriller psychologique que des fresques politiques auxquelles la série nous a habitués.
Les batailles passent au second plan, pour laisser place à des personnages enfermés dans leurs propres doutes. Le projecteur est particulièrement orienté sur Rhaenyra qui vient de prendre les rênes à Port-Réal. Sur le papier, l’idée est excellente. Après deux saisons à préparer la guerre, il est logique de s’intéresser aux conséquences psychologiques de la prise de pouvoir.
Le problème est que cette nouvelle approche semble toucher presque exclusivement les personnages féminins. Au lieu de montrer des souveraines confrontées à des choix cornéliens, la série insiste surtout sur leurs hésitations, leurs erreurs et leurs faiblesses. Là où les deux premières saisons faisaient de Rhaenyra et Alicent deux stratèges redoutables aux visions opposées, la saison 3 (et particulièrement cet épisode) les présente comme des femmes qui subissent davantage les événements qu’elles ne les provoquent.
Rhaenyra la reine du village
Le cas de Rhaenyra est le plus frappant. L’idée de montrer le fossé entre le rêve du pouvoir et sa réalité est pertinente. Une fois installée sur le Trône de Fer, la reine découvre enfin ce que gouverner implique réellement, à savoir nourrir une capitale entière tout en absorbant les conséquences d’une guerre qu’elle a elle-même provoquée, arbitrer des conflits et continuer de gérer ses ennemis.
Mais la série pousse cette idée dans l’excès. Tout au long du troisième épisode, Rhaenyra paraît constamment perdue. Comme si elle découvrait soudainement ce qu’était Port-Réal, qu’elle n’avait jamais réfléchi au fonctionnement d’un royaume, ou même qu’elle n’avais jamais vécu là.

Pourtant, rien de tout ça ne correspond au personnage construit depuis le début. Pendant toute son adolescence, elle a accompagné Viserys dans ses fonctions. Elle a siégé au Conseil Restreint, observé les mécanismes du pouvoir et gouverné Dragonstone pendant plusieurs années après la mort de son père. Certes, régner sur Port-Réal représente un défi d’une toute autre ampleur, mais la série donne presque l’impression qu’elle est entrée par hasard dans la salle du trône après avoir vu une lumière allumée.
Le pire reste sans doute le seul moment où elle semble enfin trouver une solution à un énorme problème (le fameux banquet). Non pas grâce à sa propre intelligence, mais parce qu’elle se demande ce que son père aurait fait à sa place, comme si Rhaenyra ne pouvait plus penser par elle-même. Même chose du côté de l’exécution d’Otto Hightower, un moment fort pour la suite des évènements dont toute l’organisation est attribuée à Daemon, son oncle et mari.
On pousse le bouchon un peu loin Maurice
Bien sûr, les circonstances peuvent expliquer une partie de cette fragilité. Elle vient de perdre plusieurs de ses enfants, elle sort d’une guerre traumatisante et prend le pouvoir dans un contexte extrêmement instable. Tout cela peut affecter son jugement. Mais la série semble oublier que ces épreuves concernent une femme qui était déjà reconnue comme brillante et stratège. La fragiliser est cohérent, mais la faire passer pour incapable l’est beaucoup moins.
Les lecteurs de Fire & Blood auront peut-être l’impression que cette évolution prépare psychologiquement la fin du personnage durant la Danse des Dragons. Encore faudrait-il que cette chute conserve une forme de dignité, sinon le spectateur ne s’attache à plus personne.
Alicent devient docile
Rhaenyra n’est évidemment pas la seule concernée par le changement de direction concernant les femmes dans House of the Dragon. Le traitement d’Alicent est tout aussi surprenant. Pendant deux saisons, elle était la véritable dirigeante des Verts. Même lorsqu’elle ne possédait pas officiellement le pouvoir, elle influençait les décisions du Conseil, manipulait les alliances et défendait activement les intérêts de sa famille.
Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cette femme. Elle accepte tout ce qui lui arrive avec une passivité étonnante. Sa fuite échoue, son influence disparaît, et même l’exécution de son père ne semble provoquer chez elle qu’une réaction minimale. Pourtant, leur relation était l’une des plus complexes de la série.
Otto manipulait sa fille depuis l’enfance et leur lien était profondément toxique. Mais Alicent avait également construit toute sa vision du monde à travers lui. Malgré leurs conflits, elle continuait de le considérer comme un modèle politique et surtout familial. Nous avions déjà vu les conséquences de cette relation père-fille dans les saisons précédentes. Voir sa mort provoquer si peu de conséquences émotionnelles paraît presque contradictoire avec tout ce qui a été construit auparavant.

Où est Helaena ?
Le résultat est d’autant plus frustrant que l’on perd toute la dimension stratégique qui définissait autant Alicent que Rhaenyra. Deux femmes qui portaient la série deviennent progressivement des personnages qui réagissent plus qu’ils n’agissent. Quant à Helaena, le constat est encore plus simple, elle disparaît presque complètement.
C’était l’un des personnages les plus intrigants de la série dans la saison 2. Ses visions, son rapport particulier au monde et son traumatisme auraient pu faire d’elle une figure essentielle de cette saison. À la place, elle reste largement en retrait.
Il est évidemment encore trop tôt pour juger définitivement cette troisième saison. Les cinq épisodes restants peuvent encore redonner toute leur place à ces héroïnes. Mais après trois chapitres, difficile de ne pas avoir le sentiment que House of the Dragon est en train de perdre ce qui faisait sa singularité, à savoir le récit d’une guerre de succession à travers deux femmes exceptionnellement intelligentes.
Game of Thrones faisait-il mieux ?

À ce stade, difficile de ne pas comparer ce traitement à celui réservé aux grandes figures féminines de Game of Thrones. Certes, Cersei Lannister et Daenerys Targaryen, notamment, ont elles aussi connu des périodes de doute, d’échec ou de manipulation au pouvoir. Mais jamais la série ne remettait fondamentalement en cause leur intelligence politique. Cersei restait une joueuse redoutable, même lorsqu’elle perdait des batailles, tandis que Daenerys conservait son aura de dirigeante capable d’imposer sa vision, quitte à prendre de mauvaises décisions. Leurs erreurs découlaient de leurs convictions ou de leur orgueil, pas d’une soudaine incapacité à comprendre le monde qui les entourait.
C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à House of the Dragon. La série veut montrer que le pouvoir est plus difficile qu’imaginé, mais elle le fait en affaiblissant les compétences mêmes qui définissaient Rhaenyra et Alicent depuis deux saisons. Là où Game of Thrones construisait des femmes puissantes dont la chute naissait de leurs choix, House of the Dragon semble vouloir expliquer la chute de ses héroïnes par leur sexe. On peut tout de même se féliciter d’une chose au sujet de ce spin-off, l’univers semble enfin en avoir terminé avec l’hypersexualisation de ses personnages féminins. Tandis que Daenerys était constamment regardée à travers le male gaze, House of the Dragon adopte le point de vue de Rhaenyra et Alicent sur le monde.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.