Fondée en 2021, la société d’ingénierie océanique DEEP poursuit un objectif qu’elle résume à l’aide d’une formule un brin idéaliste : « Nous voulons étendre l’habitation sous-marine à une plus large part de l’humanité ». Idéaliste, mais peut-être déjà plus réalisable que la colonisation de Mars grâce aux avancées de SpaceX, à court terme tout du moins. Nous pourrions presque la comparer, à cet égard, à la société d’Elon Musk, puisque les deux veulent que l’être humain puisse s’adapter à un autre milieu que le sien.
D’un autre côté, il est vrai que les océans, qui recouvrent 71 % de la planète Terre, nous sont pour l’instant inaccessibles pour leur immense majorité. Pour la plupart des gens, cela n’a aucune importance, mais pour la recherche scientifique, c’est un mystère de plusieurs centaines de millions de km2 qui ne demande qu’à être résolu. Si nous ne parvenons pas à franchir l’ultime frontière de notre monde, des pans entiers de la biologie, de la géologie, de l’océanographie et de la climatologie demeureront incomplets.
C’est la principale raison pour laquelle DEEP s’est donné cette mission, qu’elle vient d’entamer par le déploiement d’un module sous-marin à 17 mètres de fond, sur le récif de Tennessee Reef, au cœur du sanctuaire marin national des Florida Keys. Baptisé Vanguard, il peut héberger jusqu’à quatre occupants et l’entreprise le présente comme le prototype d’un programme autrement plus vaste, Sentinel, qui doit permettre à des chercheurs de vivre jusqu’à 200 mètres de profondeur pendant près d’un mois. Thalassophobes, s’abstenir !

Vanguard : une « maison » qui respire sous la mer
Comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessus, vu depuis la surface, Vanguard ressemble à un croisement entre une capsule spatiale et un sous-marin. Suspendu à quelques centimètres de l’eau par un palonnier jaune vif d’où descendent quatre élingues d’acier tressé, un long caisson pressurisé jaune-vert forme le cœur du module. Sa coque est hérissée de tuyauteries, de vannes, de réservoirs d’air et de hublots circulaires fermés par des couronnes de vis, le tout ceinturé par une cage tubulaire noire.
Si vous avez l’œil, vous pouvez remarquer l’inscription « MGW = 85T » en bas, sur la longrine du châssis. Un sigle qui signifie « Maximum Gross Weight » (« masse brute maximale »), indiquant que le dispositif de hissage ne doit pas soulever plus de 85 tonnes. Si nous ignorons la masse totale du module, on sait, en revanche, qu’il mesure environ 12 m de long sur 2,5 m de large.
Une fois immergé, Vanguard repose sur une embase de plus de 300 tonnes solidement ancrée au plancher océanique, conçue pour maintenir la station rigoureusement immobile (voir photo en tête d’article).
À l’intérieur, l’espace est optimisé à l’extrême pour accueillir à la fois un espace de vie où l’équipage mange, dort et travaille, et un centre de plongée ouvert sur l’océan. Comme il a été développé pour ne jamais remonter à la surface (comme c’est le cas des cloches de plongée, par exemple), son air intérieur est maintenu à une pression quasi égale à celle de l’eau environnante. « C’est comme si vous plongiez en bouteille pendant très longtemps, jusqu’à ce que vos tissus et votre sang soient saturés en azote, le gaz inerte que vous respirez », explique Dawn Kernagis, directrice de la recherche scientifique de DEEP et future première occupante. « Une fois saturé, vous pouvez rester là-dessous des semaines, voire des mois ».
Sous son plancher se trouve une ouverture donnant sur le fond (le « moon pool »), par laquelle l’équipage peut se glisser dans l’eau comme il le souhaite. Lorsqu’un plongeur sort, il est relié au module par un long tuyau qui lui apporte l’oxygène nécessaire ; il peut alors travailler plusieurs heures d’affilée à l’extérieur sans avoir besoin de revenir à bord.
Une bouée flottant à l’aplomb du module sert de cordon ombilical avec la surface : elle abrite un générateur qui fournit l’électricité et achemine l’eau douce, puisée dans un réservoir et non recyclée, jusqu’à la station. En retour, les eaux usées et les déchets sont captés à bord puis remontés pour être traités hors de l’habitat. À cela s’ajoute une connexion satellite qui garantit un lien ininterrompu, 24 heures sur 24, avec l’équipe de contrôle installée sur le rivage.

Pourquoi coloniser le plancher océanique ?
Si Vanguard a été développée c’est d’abord pour répondre à l’une des plus importantes contraintes de l’échantillonnage en milieu marin. Sous des dizaines de mètres d’eau, toute la faune subit une pression intense, et lorsque l’on souhaite remonter un prélèvement à la surface pour l’étudier, le choc barométrique (la décompression) lui est presque toujours fatal. « [l’échantillon] décompresse, et la signature moléculaire ou cellulaire que vous observez n’est plus liée qu’à ce processus de décompression », détaille Kernagis. Vivre à demeure dans ce module permettra ainsi d’analyser le vivant sur place, presque en temps réel.
Outre cet avantage pour les études biologiques, DEEP vise clairement d’autres débouchés, trahis par l’identité de ses partenaires industriels. Le premier, Unique Group, travaille pour les secteurs de l’énergie offshore et de la défense ; un autre, Bastion Technologies, sert l’aérospatiale et la défense américaines. Pas besoin d’être sorti de Saint-Cyr pour deviner les applications visées par l’entreprise : surveillance d’infrastructures et tests de technologies sous-marines, opérations militaires, maintenance de plateformes pétrolières ou de parcs éoliens offshore et même entraînement de futurs astronautes.
Par ailleurs, DEEP s’intéresse de près au « human machine teaming », soit la coopération entre plongeurs et robots sous-marins, qu’il s’agisse de véhicules autonomes ou pilotés à distance.
À l’heure où ces lignes sont écrites, Vanguard n’est posée sur son récif que depuis une dizaine de jours, puisque l’installation a été bouclée à la fin du mois de juin. La station traverse désormais sa phase d’essais en mer, des vérifications visant à valider un à un ses systèmes en conditions réelles, ultime étape avant sa classification par la firme norvégienne DNV (anciennement Det Norske Veritas). L’une des grandes autorités mondiales de la classification maritime, c’est elle qui délivrera (ou non) son autorisation à DEEP pour qu’elle puisse faire descendre ses premiers aquanautes. Ensuite seulement viendront la formation des équipages et les missions de recherche, longues de cinq jours ou plus. Le gros du travail d’ingénierie est derrière eux ; reste à décrocher le coup de tampon d’une bureaucratie maritime particulièrement pointilleuse.
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