En 1995, des plongeurs remontèrent une cargaison stupéfiante des eaux de la baie de Salcombe, sur la côte sud du Devon, en Angleterre : plus de 400 pièces d’or, mais aussi des bijoux, de la poterie, des peaux de chèvre et le sceau d’un marchand. Un butin somptueux remonté d’un navire échoué, mais personne ne le connaissait ou n’était parvenu à savoir à qui le bâtiment appartenait. Le bois de la coque avait presque entièrement disparu, dévoré par trois siècles et demi de son sommeil dans l’eau de mer, ne laissant aux archéologues qu’un seul indice : sa cargaison.
C’est à ce moment qu’a démarré une immense enquête, menée par le British Museum, l’Université de Bournemouth et un groupe d’archéologues sous-marins du sud-ouest de l’Angleterre. Elle vient de toucher à sa fin et l’identité du navire a été formellement établie : il s’agissait du Dom van Keulen, un navire marchand néerlandais qui faisait route du Maroc vers Amsterdam lorsqu’il a sombré au large des côtes anglaises à l’automne 1633.

Une seule pièce d’or pour dater tout un naufrage
Comment est-il possible de connaître la date du naufrage d’un navire, même si sa coque a presque entièrement disparu ? Le Dom van Keulen transportant de l’or, sur chacune des pièces est gravée son année de frappe, le moment exact où le métal a été frappé à la Monnaie pour devenir une pièce en circulation. En passant les 400 pièces en revue, les chercheurs ont cherché la plus récente : elle avait été battue en 1632.
Le raisonnement coule de source : une pièce datée de 1632 ne peut pas s’être trouvée à bord d’un bateau qui aurait sombré avant. Le naufrage était donc nécessairement postérieur : voilà un premier plancher chronologique solide, qu’il fallait ensuite marier aux archives pour remonter jusqu’au nom du navire et écarter les dizaines d’épaves anonymes de la baie.
Savoir que le drame n’avait pas pu se produire avant 1632 resserrait le champ de recherche, mais restait insuffisant pour retrouver le nom du navire. II fallait absolument se plonger dans les archives de l’Amirauté, des grandes compagnies de commerce de l’époque, et des registres de douane ou de sinistres maritimes.
Une tâche chronophage à laquelle s’est attelé un certain Ian Friel, historien indépendant, qui a mis la main sur un document intéressant dans les National Archives de Kew, au sein des registres de la Haute Cour d’amirauté anglaise. Il y figurait une réclamation formulée dès 1633 par deux marchands d’Amsterdam, João de Pas et Andrea de Azevedo, à propos du naufrage du Dom van Keulen.
Il était, à l’époque, parfaitement normal que deux marchands réclament réparation pour le naufrage : un chargement d’or perdu en mer déclenchait aussitôt une procédure devant l’Amirauté, seule institution habilitée à trancher les litiges de ce genre, et cette paperasse judiciaire a traversé les siècles. Le récit qui remontait de ces registres se superposait trait pour trait à ce que les plongeurs avaient trouvé au fond : un navire néerlandais surpris par une tempête d’une rare violence à l’approche des côtes anglaises, avant de sombrer au large de Salcombe. Tous les indices se sont ainsi emboîtés naturellement.
Les 400 pièces d’or étaient des ducats frappés au Maroc sous la dynastie saadienne, alors au pouvoir dans le pays. L’or qui les composait venait des gisements d’Afrique de l’Ouest, d’où il remontait par les grandes caravanes transsahariennes jusqu’aux ateliers monétaires marocains, qui le transformaient en pièces. Un tel chargement ne pouvait donc avoir embarqué que sur la côte marocaine, à bord d’un navire faisant route vers le nord de l’Europe, ce qui correspond à l’itinéraire du bâtiment décrit dans la réclamation des deux marchands.

Ainsi, le lot de pièces repêché constitue désormais la plus grande collection connue de pièces d’or saadiennes au monde, aujourd’hui conservée au British Museum. Quelques-unes sont exposées au public aux côtés des bijoux remontés de l’épave, bien qu’elles ne soient qu’une petite partie de ce que transportait réellement le Dom van Keulen. En tout, 9 000 étaient présentes dans ses cales, mais l’équipage, qui savait exactement où le navire avait sombré, était revenu peu après pour en renflouer le plus gros. C’est d’ailleurs ce qui fait leur principale valeur : jamais autant d’or saadien n’avait été réuni dans un ensemble aussi sûrement daté, ce qui confère à ce reliquat une valeur patrimoniale que même le plus fortuné des acheteurs ne pourrait s’offrir.
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