Parfois, il faut reconnaître que le jour où il pleuvra de la soupe, on pourrait sortir avec une fourchette. On n’a aucune autre excuse – s’il en fallait une – pour ne pas s’être aperçu avant pourquoi ce All You Need Is Kill nous était si familier dans son pitch. Peut-être parce qu’on a lu le roman d’origine de Hiroshi Sakurazaka ? Sûrement. Peut-être parce qu’on a également vu son adaptation américaine avec un certain Tom Cruise ? Sans doute aussi.
Une fois nos deux neurones connectés, les éléments se mettent en place immédiatement. Vivre. Mourir. Recommencer. All You Need Is Kill est une nouvelle version d’un récit qu’Hollywood aura intitulé Edge of Tomorrow il y a plus de dix ans de cela. Est-ce que cela l’empêche d’avoir sa propre personnalité ? Tout comme le blockbuster porté par Tom Cruise et Emily Blunt s’éloignait des écrits de Sakurazaka ou du manga dessiné par Takeshi Obata, le film conçu par Studio 4°C reprend la même intrigue, mais avec de substantiels changements. Vivre. Mourir. Pas recommencer.

Dans un futur proche, une sorte d’arbre extraterrestre géant s’est écrasé sur Terre. Un an plus tard, l’humanité cherche encore le moyen d’éliminer le danger sans parvenir à en comprendre le fonctionnement. Rita est une jeune employée d’un chantier découpant les racines de l’arborescence. Soudain, l’espèce invasive libère des milliers de créatures pour détruire la race humaine. Lorsqu’elle parvient à en tuer un par accident, Rita se réveille dans son lit, quelques heures plus tôt. À chaque mort, elle revit la même journée. Une boucle infernale se met en place dans laquelle Rita va devoir grandir pour survivre.
Le changement, c’est maintenant
À la lecture du synopsis, le connaisseur (ou qui a une bonne mémoire) se dira sûrement qu’il y a déjà une différence majeure entre les œuvres. Peu importe les adaptations précédentes, Keiji (ou Bill Cage quand on est Tom Cruise) a toujours été le héros principal. Ici, c’est Rita qui prend le premier rôle, changeant drastiquement l’approche du personnage face à son histoire.
Rita est une héroïne fermée, asociale, quasiment mutique, dont la solitude la pousse irrésistiblement vers une envie latente d’en finir. L’attaque des Mimics est une remise en question, l’apprentissage d’un goût de vivre au rythme des journées. D’abord apprendre à survivre, puis lutter et enfin, communiquer. Ce n’est pas le monde qu’elle doit sauver, c’est elle-même. La dépression est une thématique centrale.

Étonnamment, Keiji apparaît assez tardivement sur les deux heures de film. Ce n’est plus un soldat inexpérimenté, mais un geek qui va apporter des améliorations à leurs exosquelettes. Si le personnage apparaît peut-être trop tard pour qu’on se sente aussi attaché à lui qu’à Rita, il va constituer le point d’ancrage émotionnel pour sa camarade, celui qui apparaît uniquement lorsqu’elle ne subit plus la solitude par choix, il est le lien qui lui manque désormais. Loin de voir son intérêt dilué par l’apparition d’un second caractère, elle se renforce jusqu’au climax.
Autre modification : la guerre n’en est plus une. Le film d’animation prend le parti de montrer l’humanité sans véritable capacité de riposte, se contentant d’étudier la créature par manque de moyens humains, militaires, économiques et technologiques. Lorsque l’attaque débute, on parle d’une extermination pure et simple. Ce qui va considérablement resserrer le récit sur Rita (et Keiji) tout en l’isolant du groupe. Pour apporter de la fraîcheur, le long-métrage va alors user des outils narratifs à sa disposition, à l’image des robots transformés en armes de guerre, histoire d’apporter un peu de dynamisme à l’écran.

Le revers de la médaille, c’est qu’on pourrait avoir la sensation que All You Need Is Kill tourne un peu en rond par moments. Le long-métrage repose sur quelques ingrédients narratifs essentiels et doit ensuite composer avec ce qui lui reste pour remplir, ou plutôt ce qui lui manque. En resserrant son intrigue, le film s’empêche de faire appel à des personnages secondaires qui auraient pu donner un troisième souffle pas inutile.
Une animation qui tue tout
Des considérations existantes certes, mais qui, heureusement, ne dominent jamais l’expérience, notamment grâce à une animation aussi fluide qu’énergique. Pour le coup, les équipes de Studio 4°C ont fait un travail magnifique sur les couleurs pastelles et les chorégraphies de combat ressemblant à des ballets terrestres et aériens. On apprécie également le design des créatures ou des combinaisons de combats, merveilles d’imagination.

Visuellement, All You Need Is Kill est un exemple de promesses tenues avec une ampleur et une explosivité qui vont aller crescendo jusqu’à un climax quasiment psychédélique. Et même lorsque l’on a la tentation de décrocher lors d’une énième journée recommencée, à l’écran, on est ramené à l’émerveillement par un changement de perspective, de dimension, ou tout simplement ce petit truc en plus qui va enflammer une séquence.
All You Need Is Kill prouve qu’on peut ramener sur le devant de la scène une histoire pourtant maintes fois racontée et de bien des façons, pour peu qu’on ait du talent, de l’envie, et de l’ambition. Et lorsqu’il faudra choisir quelle version trône au-dessus du reste, on peut supposer que le choix ne se fera pas sur la qualité même, puisque toutes auront été une réussite (du moins jusqu’à maintenant). Sur ces bases, on peut vivre, mourir et recommencer avec plaisir.
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