Critique

[Critique] Creative Control

Cinéma

Par Henri le

Cela fait des années que le principe même de la réalité augmentée donne des idées aux scénaristes de cinéma. Pourtant, peu d’entre eux ont réussi à sortir des sentiers battus. Creative Control se contente d’essayer.

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Alors que la réalité virtuelle commence à peine à s’immiscer dans notre quotidien, le cinéma utilise cette technologie de manière détournée comme un vecteur de scénario depuis quelque temps déjà. Si elle fait souvent office de faire-valoir pour des séries B niaiseuses, certains réalisateurs ont su en tirer des longs-métrages notables, comme Existenz, Matrix, voire VidéoDrome. Des œuvres singulières, toujours dotées d’une mise en scène futuriste, relativement éloignée de notre réalité.

Depuis peu, le cinéma indépendant s’empare des questions liées aux nouvelles technologies de manière plus intimiste. C’est notamment le cas de films comme Her ou Ex Machina, qui explorent des thèmes similaires (l’intelligence artificielle et la robotique) sans pour autant traiter leur sujet comme de la science-fiction à part entière.

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Creative Control fait partie de cette catégorie. Jeune cadre dynamique, drogué et branché, David travaille (forcement) dans la pub et doit vendre un modèle de lunettes de réalité augmentée révolutionnaire. Pour saisir l’efficacité du produit, il décide de l’essayer. Très vite, il se rend compte que cet outil de travail empiète sur sa vie privée et met en danger la vie proprette qu’il mène avec sa compagne, professeur de yoga. Grâce à ces dernières, il trompe virtuellement sa femme avec celle de son meilleur ami.

Budget restreint oblige, Creative Control ne pouvait pas prendre le risque d’essayer d’éblouir le spectateur par sa technique pure. C’est donc assez malicieusement que le film de Benjamin Dickinson nous met à la place de la personne censée nous vendre le produit. Une idée astucieuse, qui permet de prendre de la distance avec ce dernier. Entre drogue et adultère, David et son entourage forment une bande de hipsters new-yorkais crédible. Des gens surconnectés, mais terriblement seuls, qui s’aiment et se détestent via leurs écrans respectifs. À l’image de cette séquence de séduction via SMS, on est surpris par la justesse de certaines scènes, qui soulignent comment la technologie s’est emparée d’une partie de notre intimité. De notre plein gré.

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Les lunettes en question, nommées Augmenta, laissent entrevoir de grandes possibilités en termes de scénario. Dickinson, qui incarne également l’acteur principal préfère en faire un simple miroir de nos défauts. Comme beaucoup de nouvelles technologies, l’utilisation de ces dernières ne sert que d’exutoire aux frustrations du monde moderne, solitude et misère sexuelle en tête.

Cette dichotomie avec son travail, qui lui demande de mettre en avant leur impressionnant pouvoir de création (notamment artistique) forme une image assez lucide de l’utilisation que nous avons de ces outils. Ce sont toujours les sentiments humains les plus primitifs qui assurent le succès ou non d’une innovation technologique.

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Cette description assez réaliste est hélas étouffée par une mise en scène qui en fait trop. Le noir et blanc se prête plutôt bien à cette société postmoderne, teintée de neurasthénie, mais la surenchère d’autres effets “d’auteur” révèle un manque de confiance dans le récit. Cette sophistication forcée détonne avec les moments les plus simples, et fait sombrer le tout dans un tourbillon d’images pompeuses, faussement kubrickien ; travelling et ralentis saupoudrés de Haendel à l’appui. Les inspirations n’en sont plus, et Dickinson insiste trop lourdement pour nous montrer sa culture cinématographique. Quitte à être moins abouti visuellement, Creative Control aurait gagné à être plus zélé.

Creative Control est un film intéressant, qui mérite d’être vu, mais se voit peut-être trop grand. En utilisant la technologie comme révélateur ultime de nos désirs et frustrations, le long-métrage de Dickinson tisse une fresque assez réaliste de nos rapports avec les écrans, toujours plus envahissants. Il se perd en revanche lorsque sa mise en scène trop pompeuse transforme le récit en un objet pop et stylisé, mais beaucoup moins percutant.