Critique

[Critique] Dunkerque

Cinéma

Par Henri le

Deux ans à peine après sa splendide épopée spatiale, Christopher Nolan s’attaque au film de guerre en posant sa caméra dans la ville française de Dunkerque. L’occasion de montrer une nouvelle fois sa maîtrise des codes cinématographiques, entre tradition et transgression.

Malgré la confiance presque aveugle que lui vouent ses nombreux admirateurs, Dunkerque représentait un défi de grande ampleur pour Christopher Nolan. Pour la première fois de sa carrière, le Britannique s’est lancé dans un projet basé sur des faits historiques. Si la volonté de réalisme a parsemé l’intégralité de son œuvre (le New York de The Dark Knight, la hard-science d’Interstellar), la retranscription du “miracle de Dunkerque” l’exposait à de plus virulentes critiques.

Histoire rebattue en Angleterre, le scénario de cette bataille reste assez évasif pour d’autres pays d’Europe, notamment chez une partie des Français. Le récit de l’évacuation inespéré de ces 400 000 soldats british hors de l’hexagone avait donc de quoi soulever les passions. Le traitement d’un sujet sensible a d’ailleurs souvent poussé des réalisateurs même aguerris à une certaine forme de classicisme. Habitué des narrations non linéaires, Nolan évite une nouvelle fois cet écueil pour se focaliser entièrement sur l’aspect sensoriel de la guerre.

Ce choix judicieux lui permet de livrer son œuvre la plus courte, mais également la plus condensée. La direction artistique est maîtrisée, et les paysages bleutés du Nord soulignent le beau travail de Hoyte Van Hoytema à la photographie. La mise en scène est intégralement dictée par l’arc narratif choisi par Nolan, qui décide de livrer trois histoires distinctes d’un même événement pour mieux les relier ensuite. L’air, la mer et la terre se disputent visuellement. Les grands espaces offerts par le cockpit de Farrier (impeccable Tom Hardy) dénotent avec les cales claustrophobiques des embarcations, livrées à leur sort quelques mètres plus bas.

Si les phases aériennes sont décidément les plus belles, aucun des récits n’écrase l’autre. Ce colossal travail de montage permet de distiller un rythme effréné, presque exténuant. Ce passage d’un destin à l’autre relance sans cesse l’intérêt du film, et ne donne pas une place prépondérante à un acteur en particulier. Leur partition n’en pâtit pas, et tous, de Murphy à Styles, livrent une performance subtile.

Pourtant, la grande force de Dunkerque est ailleurs. Rarement l’élément sonore n’aura été si important pour retranscrire la violence. Le bruit dicte littéralement l’action, et le mutisme des acteurs interpelle. Si bien qu’il serait même possible de comprendre les situations sans avoir à regarder l’écran. Nolan nous veut à l’affût, et réalise une œuvre qu’il sera bien difficile d’apprécier sans au moins un vrai home cinema. Pour la première fois, le son prend clairement le pas sur l’image. C’est la clé de la viscéralité de son film.

Le réalisateur s’est d’ailleurs minutieusement efforcé de faire disparaître la figure de l’ennemi, qui n’existe alors qu’à travers les plans rapprochés des visages. Ainsi, comme le personnage de Mark Rylance, le spectateur se met inconsciemment à tout écouter. Moteurs et turbines forment une symphonie sourde, synonyme de mort ou d’espérance. Cette stimulation habile de l’ouïe du spectateur est accentuée par les regards des soldats, sans cesse déportés vers le ciel.

Hans Zimmer accompagne ce maelstrom sans théâtralité. Il se concentre plus sur les sonorités que sur les thèmes. Les amateurs décèleront toujours une lancinante référence au temps, même si elle est nettement moins marquée que dans Interstellar. Les compositions sont toujours réussies, mais l’allemand prend ici la place du chef d’orchestre de la bataille, jouant puissamment avec le stimulus sensoriel du spectateur.

Nolan ne néglige pas non plus le fond, et souligne à sa manière l’absurdité parfois terrifiante de la guerre. Mais la forme prend quand même le pas sur le fond. Le long-métrage reste un poignant hommage au peuple anglais et n’évite pas une forme de patriotisme un peu pompeux, sans oublier qu’il s’agit aussi d’un triste échec. Il aurait bien sûr pu s’intéresser à la destruction de la ville ou à la résistance héroïque des dernières poches française, mais qu’importe : Nolan ne veut pas nous perdre une minute. Qu’il se rassure, son film conserve une folle intensité.

Une fois n’est pas coutume, Nolan fragmente son récit pour s’intéresser à la petite histoire plutôt qu’à la grande. Œuvre résolument sonore, Dunkerque est une expérience avant tout sensorielle. En mer, en l’air ou sur terre, le spectateur assiste impuissant à un chaos absurde, face à un ennemi invisible. Malgré son rythme frénétique, le film ne tombe quasiment jamais dans les poncifs scénaristiques hollywoodiens. Preuve que le très grand spectacle peut encore côtoyer le film d’auteur.