Critique

[Critique] Le Grand Jeu : grandeur et décadence

Cinéma

Par Elodie le

Pour son premier film, le scénariste oscarisé Aaron Sorkin (The Social Network) s’attaque à l’une des histoires qui a ébranlé Hollywood : celle de Molly Bloom, surnommée la Reine du Poker, connue pour avoir organisé les parties clandestines les plus courues du gratin de Los Angeles et de New York, aux enjeux astronomiques et réunissant acteurs A-List, hommes d’affaires, joueurs professionnels et mafia russe. Une histoire, racontée dans un livre autobiographique, Molly’s Game, trop belle pour ne pas l’adapter. Le jeu en valait-il la chandelle ?

Depuis la fin de The Newsroom et la sortie en demi-teinte de Steve Jobs (notre critique), pourtant brillamment écrit, Aaron Sorkin se faisait discret. C’était peut-être pour mieux revenir et prendre le temps d’adapter cette biographie, Molly’s Game. Le genre d’histoire amorale et glamour dont l’Amérique est friande, faite de grandeurs et de décadences.

Membre de l’équipe américaine de ski et recalée des JO d’hiver à la suite d’une blessure, Molly Bloom deviendra l’organisatrice des soirées poker Texas Hold’Em les plus courues des happy few américains, code d’entrée et compte bien garni de rigueur. Voilà pour la légende. Et Le Grand Jeu alors ?

Une ascension fulgurante

Notre héroïne, ou anti-héroine diront certains, nous raconte son histoire à coup de flashback et « pots » démesurés à l’heure où l’Amérique post-crise des subprimes se cherche encore des goinfres à épingler. Si l’ascension est fulgurante, la chute n’en sera pas moins brutale et la rédemption attendue. Tout cela est consigné dans son best-seller Molly Game’s qui voit se croiser sur tapis vert les acteurs hollywoodiens les plus populaires des années 2000 (Tobey Maguire, Leonardo DiCaprio, Matt Damon et Ben Affleck), des hommes d’affaires pleins aux as, des joueurs de foot professionnels, des réalisateurs et – malheureusement pour elle – quelques pontes de la mafia russe. Bref, des gens dont l‘excitation réside en partie dans le fait de jouer et risquer de perdre, mais surtout de gagner d’énormes sommes d’argent en une nuit dans une chambre (cal)feutrée d’un palace 5 étoiles, avec hôtesses magnifiques pour faire le service.

Ceux qui connaissent Aaron Sorkin n’en seront pas surpris – Steve Jobs et The Newsroom sont un cas d’école en soi – le film est très bavard. Bavard certes, mais bien écrit, nous sommes en terrain connu. D’emblée, Aaron Sorkin nous sort son grand jeu. Le film démarre à cent à l’heure : la voix off de Molly Bloom nous décrit par le menu, dans un flot de paroles ininterrompu ses débuts, à coup de chiffres puis d’informations sur le B.A.-BA du poker, avec dialogues ciselés, flashback et séquences en arrière-plan. Un déluge comme autant d’uppercuts qui s’enchaînent sans vraiment comprendre d’où ils viennent. Il faut s’accrocher dès l’intro du film sous peine d’être franchement largué.

Cash machine

Comme à son habitude, à travers ses dialogues, Aaron Sorkin nous donne à voir la brillante personnalité de son personnage principal. Ne vous fiez pas à sa plastique de bimbo manucurée perchée sur talons de 12, Molly Bloom est un concentré de matière grise, qui ne doit sa réussite qu’à elle-même. Une machine (à cash) que Sorkin tente tant bien que mal d’humaniser à travers sa relation compliquée avec son père, interprété par Kevin Costner, ou celle avec son avocat, un Idris Elba irréprochable, qui tentera de lui faire cracher le nom de ses riches « clients » pour lui éviter un procès et la prison. Chose qu’elle finira par faire pour récupérer sa mise (mais elle vous l’expliquera mieux que moi).

C’est une héroïne différente des héros sorkinien dépeints jusqu’à présent, certes loyale à ses principes et dotée d’une force de caractère hors du commun (ce qui la rend admirable), mais dont on peine à s’attacher. Malgré tout, ce film a au moins le mérite d’offrir à Jessica Chastain un rôle à sa mesure et la confirmer, s’il le fallait encore, comme une grande actrice. Depuis La couleur des sentiments, Zero Dark Thirty, ou A Most Violent Year, ne lui manquait plus qu’un rôle puissant pour exprimer tout son talent. Molly Bloom, brillante, déterminée et légèrement flippante parfois, est de ceux-là.

Le Grand Jeu est dans les salles depuis le 3 janvier.

Si les dessous de l’affaire (et ses suites) vous intéressent, voici quelques articles pour vous sustenter :
– En anglais sur Celebuzz.com : L’homme derrière la chute de Molly Bloom.

– Sur Eonline.com (en français) : Comment Tobey Maguire s’est débrouiller pour éviter un procès

– Sur PokerNews : Poker illégal à Hollywood : la “Poker madam” Molly Bloom dira tout en 2013

– Sur Pokerlinstings.com : Spiderman, la princesse et le FBI : L’affaire des parties de poker High stakes d’Hollywood