Entendons-nous bien, on aime Christopher Nolan, bien que l’on ait toujours préféré son travail lorsqu’il était accompagné de son frangin à l’écriture. Le cinéaste n’a jamais eu peur de relever n’importe quel défi et d’en tirer toujours quelque chose d’étourdissant à l’écran. Un créateur, un amoureux du septième art, qui a fait fi des contraintes techniques ou des projets casse-gueule pour se renouveler à chaque fois. La mythologie du Chevalier Noir ? Il l’a réinventée. Paprika ? Il l’a adapté. Un biopic de 3 h sur l’inventeur de la bombe atomique ? Il en fait un succès à un milliard et 7 Oscars. Nolan touche à tout et il tape rarement à côté.
On comprend donc assez facilement pourquoi le nom de Nolan fait désormais l’objet d’un culte de la part d’une bonne partie de la sphère cinéphile qui frétille du popotin à chaque fois que le bonhomme ouvre la bouche. On ne serait pas loin de twerker sur le visage du monsieur nous-mêmes s’il n’était pas, par instant, tombé dans la surenchère conceptuelle, créant une certaine distance entre lui et nous. Comme si son cinéma se voulait parfois trop bien pour le grand public. Conséquence directe, son box-office est aussi imprévisible que son prochain projet et bien malin qui saura prédire de son Odyssée, certes l’un des films les plus attendus de l’année, mais en concurrence directe avec la machine à cash qu’est Spider-Man : Brand New Day.
Est-ce qu’on en fait déjà trop sur L’Odyssée ?
Parce que oui, après la genèse de la bombe atomique, le réalisateur a décidé de s’attaquer à un petit projet intimiste, l’adaptation de L’Odyssée d’Homère. Budget pharaonique, tournage en décors naturels, utilisation intégrale des caméras IMAX et un casting six étoiles composé notamment de Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Zendaya, Robert Pattinson, Charlize Theron et bien, bien d’autres. Pour son treizième film, Nolan a dépensé sans compter pour enfin offrir à ce récit, fondateur dans l’Antiquité grecque, à nouveau ses lettres de noblesse sur les plateaux hollywoodiens. Ambitieux ou mégalomane ?

Tout le monde connaît le poème d’Homère, au moins dans les grandes lignes. Alors que L’Illiade racontait les années de la guerre de Troie, L’Odyssée s’intéressait à l’après, lorsqu’Ulysse (Odysseus en grec ancien), roi d’Ithaque et guerrier rusé dont le stratagème permit de faire tomber Troie, repartait en mer pour retrouver sa femme, Pénélope, et son fils, Télémaque. Mais le courroux du dieu Poséidon lui fit affronter mille dangers, retardant son arrivée de plusieurs années.
La faute à un embargo qui a décidé de museler la presse le plus longtemps possible, on a le sentiment d’être les derniers à pouvoir donner notre avis sur le film. D’où la première question que vous vous posez sûrement : la grandiloquence des premiers retours concernant L’Odyssée est-elle exagérée ? En l’état, il faut bien avouer que non.
Comme nous vous le disions, le long-métrage est, dans son élaboration et sa fabrication, le projet le plus ambitieux de Christopher Nolan. Et il est indéniable que cela se voit à l’écran. Dès la première séquence, avec ce cheval en bois échoué sur la plage troyenne, on comprend que l’on va assister à quelque chose de grand. Alors on ne fera pas semblant de se frotter l’entre-jambe avec une fausse fascination pour le tournage en IMAX puisque l’on ne l’a pas vu sous ce format et, en toute sincérité, on estime que c’est surtout une confiture que les « professionnels de l’image » vont tartiner sur leur biscotte dans les conversations mondaines. Est-ce que vous voulez voir un bon film ou découvrir ce que l’IMAX va changer à votre pouvoir d’achat ?

C’est beau comme Gaston
Revenons à nos Grecs. Oui, L’Odyssée en met plein la vue. Certains diraient que Nolan réalise un film homérique. Chaque scène du long-métrage respire le cinéma avec une envie de respecter le mythe, mais de lui donner de la chair. On retrouve cette approche réaliste – autant que faire se peut avec une œuvre qui convoque autant de fantastique – chère au cinéaste, sans occulter la dimension spectaculaire de l’action. La prise de Troie, les sirènes, les géants, chacune de ses séquences fonctionne comme un événement unique, avec sa propre construction scénique la rendant impactante par elle-même et cohérente au sein d’un ensemble. On est au cœur du voyage d’Ulysse et on vit au même niveau ses galères que ses absences à Ithaque.

Nolan ne prend jamais sa mission à la légère et n’hésite pas à toucher du doigt un genre qu’on ne lui connaît que peu : l’horreur fantastique. La séquence dans la grotte de Polyphème et celle avec Circé sont des moments de tension effroyable où l’image n’a pas besoin de mots. Le tout systématiquement sublimé par la musique de Ludwig Göransson, en route pour un nouvel Oscar.
L’occasion de toucher un mot sur le travail d’orfèvrerie autour de la post-production. Le mixage sonore est particulièrement immersif, surtout à bord de ce cercueil de bois que l’on appelle navire, ou lors des banquets où les parasites que l’on appelle prétendants ripailent. Nolan a aussi l’intelligence de ne pas opter pour un montage temporel, donnant ainsi du rythme à un récit fleuve où se rencontrent mille personnages avec une énergie maintenue.
Le vieil Homère (subtil celui-là, attention)
Puisque l’on parle des personnages, venons-en à ce que l’on a préféré dans L’Odyssée : son récit. On comprend pourquoi Christopher Nolan a fait du poème d’Homère son magnum opus (ou du moins il se présente comme tel) tant le voyage d’Ulysse lui permet de retranscrire, d’accentuer et de dépasser toutes les obsessions du réalisateur. Le rapport au temps, à la masculinité, à l’ambition destructrice (un effet cathartique pour Nolan ?), tout ce que l’on voyait dans la filmographie du cinéaste se retrouve ici. Mais là où l’essai est transformé, c’est dans sa manière qu’il a d’aborder la moralité et l’humanité.

L’Odyssée peut être vue comme la suite spirituelle d’Oppenheimer, racontant à nouveau le récit où l’action d’un seul homme détruit une civilisation, avec les conséquences qui s’en suivent. Nolan n’adapte pas L’Odyssée à la lettre, il préfère lui donner un autre visage, un visage dépouillé d’héroïsme (nous rappelant le récent On l’appelait Robin des Bois) pour s’intéresser à la culpabilité, à la culture de la haine et de la violence. La scène des sirènes n’est donc plus un acte de défiance, mais de contrition. Ulysse n’est plus le roi, le guerrier, il est le pécheur, le père.
D’ailleurs, la plus grande force de L’Odyssée est de mettre sur le même plan d’existence à l’écran Ulysse et Télémaque/Pénélope, comme pour confronter l’image laissée et la réalité et ainsi se servir du passé pour questionner l’héritage futur. À ce titre, Nolan réussit mieux son intention avec L’Odyssée qu’il n’y parvenait avec Oppenheimer, notamment en parvenant à mettre davantage d’emphase sur les personnages et leurs relations. Un état de fait d’autant plus appuyé que chaque membre du casting montre une implication indéniable, bien aidé par une direction d’acteurs qui ne laisse rien passer. Et cela en fait du monde !
La perfection est-elle à bannir ?
C’est peut-être une chose que l’on reprochera au film par ailleurs, celle de cumuler les gros noms pour qu’ils se partagent parfois quelques miettes à l’écran. Comme si tourner pour Nolan était devenu si important sur un CV que l’on pouvait se contenter d’une ou deux lignes malgré une expérience de premier rôle. Et après on s’étonne de la flambée du budget…

Notre autre point de discorde sera davantage un fait plus subjectif. Il est indéniable, on l’a dit, que L’Odyssée est spectaculaire. Mais est-ce qu’il aurait pu être plus épique ? Certaines séquences manquent peut-être de ce petit frisson propre à un grand divertissement, avec un goût soit de trop peu, soit d’un manque de déséquilibre capable de soulever une scène au-dessus d’une autre. Oui, la rencontre de Charybde et de Scylla aurait dû être plus impressionnante qu’une partie de chasse entre Ménélas et Télémaque.
Dans le même ordre d’idée, si on consent à trouver cet Odyssée plus émotionnel que d’autres œuvres de Christopher Nolan, son cinéma intellectuel (ce n’est pas un défaut) cherchant la perfection crée toujours une forme de distance avec le spectateur. Du moins, en ce qui nous concerne. On est tellement occupés à admirer le résultat qu’on ne parvient pas à ressentir le résultat. On reste l’œil sec face aux tourments de nos protagonistes. Mais on insiste sur la subjectivité de ce propos. Après tout, chacun son Odyssée.
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