Critique

[Critique] Mary et la fleur de la sorcière : Yonebayashi peut-il tuer le père ?

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Julien Paillet le

Après Arrietty : Le petit monde des chapardeurs en 2010 puis Souvenirs de Marnie en 2014, le dernier opus de l’oeuvre de Hirosama Yonebayashi, Mary et la fleur de la sorcière, est désormais visible dans les salles françaises. L’occasion de constater si l’ancien disciple du génie Hayao Miyazaki est enfin parvenu à s’émanciper de son maître pour proposer, enfin, l’oeuvre originale et personnelle que l’on est en droit d’attendre de lui.

Faut-il tuer le père ? Théorisé par Sigmund Freud, le concept du complexe d’Oedipe se définit comme le désir inconscient d’éliminer le parent du même sexe et d’entretenir a contrario un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé. Souvent reprise au cinéma, notamment par le biais du célèbre twist final de L’empire contre attaque, cette théorie est également devenue une source d’inspiration inépuisable d’analyse pour comprendre les auteurs évoluant dans le domaine de la création artistique. Dans ce contexte, comment envisager Mary et la fleur de la sorcière à l’aune de ses enjeux économiques, esthétiques et narratifs ? Reprenons depuis le commencement. 

Fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, le studio Ghibli aura offert au cours de ces trois dernières décennies quelques uns des chefs d’œuvre du cinéma d’animation contemporain. En atteste par exemple le sublime Mon voisin Totoro sorti en 1988, dont la créature mise en scène dans le film est devenue le logo de la firme. Marqué à vie par l’empreinte du réalisateur du Château dans le ciel, le studio a vu naître de nombreux talents dont celui de Hiromasa Yonebayashi. Metteur en scène de trois longs métrages aujourd’hui, l’homme est notamment perçu comme l’un des jeunes disciples et héritiers de Miyazaki.

Ainsi, après avoir mis en scène deux films pour Ghibli (Arrietty et Souvenirs de Marnie) qui demeuraient dans le sillage quasi insurpassable du maître japonais, le cinéaste avait rejoint en 2015 le tout nouveau Studio Ponoc . Une entreprise de films d’animation ayant autant pour but la poursuite du travail effectué par Ghibli que de lancer le renouveau espéré de ce dernier. Dans ce contexte, le dernier effort de Yonebayashi pouvait être perçu comme le film de l’émancipation artistique tout comme la promesse d’un futur cinéma d’animation conscient de son héritage mais porteur de changements salvateurs. Qu’en est-il alors vraiment ?

L’initiation

Mary et la fleur de la sorcière narre l’histoire d’une jeune fille, Mary, venant d’emménager durant les vacances d’été chez sa grande-tante dans le petit village de Manoir Rouge. Un jour, alors qu’elle peine à s’amuser toute seule, l’enfant fait la découverte d’une fleur mystérieuse qui la conduit à pénétrer dans l’école magique d’Endor. Un endroit renommé dans le monde de la magie et s’élevant au-dessus du ciel et des nuages. Grâce la fleur, Mary acquiert également, durant une nuit, des pouvoirs magiques surpuissants concentrant toute l’attention de la directrice de l’académie.Dès lors, le pouvoir de la plante tout comme la vérité des origines de la jeune fille se révélera petit à petit. De ce point de départ pourtant ouvert à tous les possibles, Yonebayashi commencera par signer un premier acte peu incarné.

On peine ainsi dans un premier temps à ressentir une réelle empathie pour le personnage principal et son apparente solitude (ses parents sont absents mais ne l’ont pas non plus abandonnée). De plus, Mary n’aime pas ses cheveux roux. Bref, on aura connu conflits intérieurs plus intéressants. Dès lors, à partir de ce point de départ, ce qui devrait être le cœur narratif du récit, à savoir l’initiation d’une jeune enfant cherchant sa place dans le monde, peinera durant tout le restant de la projection à s’exprimer pleinement. La faute à une écriture trop simpliste dans la construction de son héroïne. Celle-ci ne semblant évoluer qu’en fin de film après avoir bravé quelques péripéties bien loin de renouveler le genre ou le schéma souvent balisé du Héros aux mille et un visages de Joseph Cambpell.

Ainsi, la portée morale de l’oeuvre, aussi convenue que maîtrisée, peine à laisser un souvenir mémorable de Mary. Cette dernière ne trouvant finalement de sens à sa vie non pas grâce à une plante surnaturelle mais bien à l’aide de son passé et de son présent-avenir (le personnage du jeune garçon Peter). Autrement dit, ce que le protagoniste apprend durant son voyage, mais qui ne se fait jamais vraiment ressentir émotionnellement, c’est que l’épanouissement personnel ne peut passer autrement que par l’entente entre un petit groupe de personnages courageux et le refus du pouvoir.

Le poids de l’héritage

Ce qui déçoit le plus à la vision de Mary et la fleur de la sorcière, c’est son absence flagrante de prise de risque. Bien qu’il faille mesurer tous les enjeux économiques du récent Studio Ponoc et comprendre son éventuelle réticence à l’idée de sortir de la zone de confort instauré par le cahier des charges de Ghibli, on ne peut que déplorer le manque d’originalité de l’oeuvre. Ne parvenant jamais à se défaire d’un héritage trop encombrant et trop difficile à égaler, le film de Yonebayashi lorgne même du côté de l’univers de J.K Rowling en s’en éloignant rapidement pour mieux retomber dans un sous produit estampillé Miyazaki. Qu’il s’agisse de l’histoire ou des différents design proposés par le film, on ne peut que penser tour à tour aux monuments du cinéaste japonais.

Le voyage de Chihiro côtoie ainsi en permanence les influences trop voyantes de Kiki la petite sorcière ou Le Château dans le ciel. Le tout parachevé d’un propos pas forcément très pertinent, qu’il s’agisse de son traitement ou de son idée de départ, sur les dérives scientifiques.

Resteny alors les qualités inhérentes du réalisateur et de son modèle. On peut ainsi difficilement reprocher au cinéaste la qualité technique de son animation et le savoir-faire, certes jamais transcendant, mais toujours appliqué de son rythme et de sa cohérence narrative. On retiendra au passage quelques visions généreuses telles que des animaux anthropomorphes cuisinant de la viande ou un monstre protéiforme aussi effrayant que dérangeant.

Le génie n’est pas la norme. Et ne l’a jamais été. Il serait donc injuste d’uniquement réduire Mary et la fleur de la sorcière à un sous produit hérité de l’ère Myazaki. Car sans jamais s’élever au niveau de talent pur du réalisateur du Château ambulant et à sa vision complète de l’art, Yonebayashi se montre néanmoins capable de proposer un divertissement techniquement irréprochable. À défaut de développer un réel propos aussi exigent que celui de ses pairs, le film préfère ainsi opter pour l’option du récit très (trop) classique apte à laisser libre cours à un imaginaire merveilleusement fantasmagorique.

Mais au-delà de ses problèmes narratifs récurrents et présents depuis ses débuts, le réalisateur semble impuissant à l’idée de proposer une œuvre fondamentalement personnelle et originale. L’essentiel du reproche étant contenu ici : non pas dans la constatation légitime de l’incapacité du metteur en scène à faire mieux que son écrasant modèle, mais dans son refus (et sa peur?) de s’en démarquer. Dès lors, après trois longs-métrages respectables mais dénués d’une réelle identité, il serait peut être temps, pour Yonebayashi, de tuer le père, et d’envisager, une bonne fois pour toutes, sa propre voie.

Notre avis

Mary et la fleur de la sorcière est un film évoluant dans l’ombre du grand Miyazaki et de ses chefs d’œuvre passés. Sans jamais parvenir à se hisser au niveau de son modèle, le film demeure une jolie production aux qualités techniques certaines. Pourtant, au regard de ce troisième long métrage, on ne peut que s’interroger, une dernière fois, sur la capacité de son metteur en scène de proposer un jour une œuvre plus mature et libérée du poids de ses imposantes influences. Car tuer le père ne revient pas seulement à écraser le maître pour le devenir à son tour après avoir été son disciple. Tuer le père, c’est aussi et surtout parvenir à trouver et imposer in fine sa propre singularité. N’est pas Hosada ou Shinkai qui veulent.

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