Critique

[Critique] Mute : Netflix ne trouve pas sa voix

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Julien Paillet le

Projet de longue date, l’idée de Mute est apparue dans la tête de Duncan Jones bien avant que ce dernier ne tourne son premier long-métrage. Si l’on pouvait dès lors croire que le fait de revenir à un projet plus personnel et moins coûteux que le semi-échec proposé par l’expérience hollywoodienne Warcraft serait salvateur, il s’avère que les choses sont en réalité bien plus compliquées. Tentative d’explication.

Afin de modeler son peuple, Dieu doit souvent le faire fondre”. Détruire pour mieux créer en somme. C’est par cette citation que s’ouvre le quatrième film de Duncan Jones. Les premières minutes du film se chargeront d’ailleurs d’illustrer en partie ce propos en montrant un jeune enfant, Léo, ensanglanté et flottant dans les eaux d’un lac. La gorge entaillée par un moteur de bateau, ce dernier se verra accompagné à l’hôpital par ses parents amish qui refuseront toute opération en prétextant que seuls les soins naturels de Dieu pourront guérir leur fils. Trente ans plus tard, l’enfant est devenu un adulte, muet, et évoluant dans un Berlin futuriste en 2052. 

Travaillant comme barman, Léo vit dans cet univers à tendance dystopique où seule la présence de sa petite amie Naadirah, une séduisante jeune femme aux cheveux bleus, semble lui procurer le bonheur nécessaire à sa survie. C’est lorsque celle-ci disparaît mystérieusement que l’homme décide de se lancer à sa recherche en s’aventurant dans les tréfonds de la ville. C’est aussi à ce moment-là que le film parait abandonner toute tentative de narration ou d’immersion atmosphérique.

Ashes to Ashes

Ce qui pose problème en premier lieu, c’est l’absence profonde de sens et de cohérence dans le développement du protagoniste principal. Si disposer d’un héros amish et muet est original, le scénario ne semble jamais tirer parti de cette singularité. Exit l’ouverture et la conclusion du métrage qui tentent vaguement de donner l’illusion d’une évolution de personnage sous couvert de sous-texte philosophique. Toutes les séquences du film défilent ainsi les unes après les autres sans jamais tenter de raconter quoi que ce soit. De même, la dramaturgie du script reste extrêmement pauvre et il est bien compliqué d’éprouver de quelconques émotions/sensations à l’idée de voir Léo retrouver l’amour de sa vie. Et ce même si la musique incessante du compositeur Clint Mansell (Requiem for a dream, The Fountain,…) essaie d’injecter un peu de mélancolie à l’ensemble.

S’ajoute à cela une caractérisation potache et quasiment hors sujet du héros. En témoigne cette séquence où, pour faire comprendre à l’antagoniste principal qu’il ne lui prête guère d’estime, Leo lui dessine son visage orné d’un pénis greffé au front. Le tout n’étant pas aidé par l’interprétation très curieuse d’Alexander Skarsgård, à mi-chemin entre le monolithisme d’un Schwarzenegger et l’autisme de Rain Man, à la limite de la parodie involontaire. 

Blade Runner… 2052

Il y a un lien avec Blade Runner, mais j’ai quelques idées qui lui donneront son propre caractère. Le film se passe dans le Berlin du futur, qui peut ressembler à une version allemande du Los Angeles de Blade Runner, mais avec une sensibilité européennedéclarait alors Duncan Jones en 2009. Des propos que l’on retrouve désormais illustrés au sein du film, à la seule exception que l’univers dépeint semble ici bien trop souvent reproduire à l’identique le métrage de Scott (après Altered Carbon, c’est franchement compliqué). Pire, il le désacralise parfois à base de séquences grotesques. Si certaines idées visuelles font tout de même plaisir à voir (une piscine avec des images animées de requins, des robots stripteaser…) le reste oscille en permanence entre inventivité et cosplay raté de sa prestigieuse référence.

Certains personnages évoquent dès lors davantage Le cinquième élément de Besson que le chef-d’oeuvre du réalisateur d’Alien. Pour preuve, on peut y croiser un Dominic Monaghan (le hobbit Merry dans Le Seigneur des Anneaux) travesti en geisha activer par mégarde deux robots à caractère sexuel lors d’une escarmouche avec Léo. On peut alors voir les deux personnages se démener face à face alors qu’un large godemiché gesticule frénétiquement à côté de leur visage.  

L’univers des bas fonds exploré par Léo semble de plus se cantonner à celui de la prostitution, à tel point que l’on a davantage l’impression d’évoluer dans une sorte de Pigalle du futur plutôt qu’à l’intérieur d’une immense métropole façon Mamoru Oshii ou Enki Bilal. 

Comment expliquer dès lors un tel échec, et comment donner du sens à un projet qui semble en être dépourvu ? L’intégralité de Mute semble avoir été imaginée au départ comme une oeuvre fauchée et “underground”. Ce qu’elle n’est évidemment plus ici. La mise en scène passe-partout et l’esthétique globale du métrage (comme trop souvent chez Netflix) conférant à l’ensemble une texture sans véritable identité. Comme si, au fil des années, le projet s’était, tant dans la conception de son univers que dans celui de son récit, étiolé au lieu de s’être renforcé. 

Malgré tout, en dépit de tous ses mauvais choix de direction artistique et scénaristique, Mute possède encore en lui, bien enfoui, un cœur et une sincérité qui pourrait presque le rendre attachant. Ainsi, c’est bien lors de son ouverture et de ses dix dernières minutes, dépourvues de tout décorum cybperbunk recyclé, que le film convainc le plus. En retrouvant subrepticement l’émotion à hauteur d’homme de Moon, Duncan Jones parait retrouver l’humanité bouleversante de son premier effort. Il est alors encore plus regrettable de constater qu’au milieu de cette déconvenue artistique, se cachait, à n’en pas douter, un tout autre film. Bien meilleur et assurément plus précieux.

Notre avis

Mute est un film malheureusement raté, qui semble tiraillé en permanence entre plusieurs volontés. À la fois récit intimiste, film noir cyberpunk et réflexion philosophique (maladroite), le métrage du fils de David Bowie est une cruelle déception. Bien loin de la réussite de Moon, Mute démontre par la même occasion les limites de Netflix et entraîne cette inévitable interrogation : Duncan Jones serait-il donc l’homme d’un seul film ? La question mérite d’être posée.

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