Critique

[Critique] Night Call : Vous feriez bien de répondre à cet appel

Cinéma

Par Henri le

Après avoir longtemps travaillé comme scénariste pour les autres, Dan Gilroy signe son premier long-métrage avec Night Call. Une plongée saisissante à travers les plus bas instincts humains.

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Night Call sort ce mercredi, et ressemble à s’y méprendre à Drive, gros succès critique de l’année 2011. Même ville, même esthétique, même gout prononcé pour la nuit et son effervescence, le film de Dan Gilroy est d’ailleurs produit par les mêmes personnes. Plus troublant encore, le titre du film, pourtant en anglais, diffère de la version américaine, où ce dernier se nomme Night Crawler (une référence beaucoup plus inspirée). Vaine tentative de clin d’œil au désormais célèbre titre de Kavinsky ? Difficile à dire, mais le procédé laissait perplexe. Au sortir de la salle, cette question importe peu : Night Call est différent, mais aussi bien meilleur.

Night Call, c’est l’histoire de Lou Bloom (Jake Gyllenhaal), un jeune homme étrange doté d’une foi presque mystique dans le rêve américain. Un oiseau de nuit, qui survit grâce à des petits larcins en tout genre, mais reste persuadé qu’accéder à un véritable travail reste le meilleur moyen d’exister. Témoin d’un accident de la route, il découvre par hasard un métier taillé pour lui : chasseur d’images pour les télévisions locales. Équipé d’une petite caméra numérique, il écoute les fréquences radio de la police, et tente par tous les moyens d’arriver sur les scènes de ces drames ordinaires, qui gangrènent Los Angeles.

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Et la loi de l’offre et la demande s’applique de manière particulièrement féroce à l’info télévisée. Lou comprend vite que les histoires qui finissent bien ne finissent pas aux JT. Avide de sang et de pleurs, le public est une machine qu’il faut constamment alimenter. Confronté à d’autres rapaces plus expérimentés, il réussit pourtant à grimper les échelons de ce business morbide, mais lucratif. Encouragé par la présentatrice de la chaîne, il décide de prendre un assistant, qu’il va entraîner dans sa quête absolue de sensationnalisme. Mais ce voyeurisme malsain réveille les pires instincts de Lou. Sans aucune déontologie journalistique, il sombre dans un cynisme presque criminel…

Pour un premier essai, Night Call affiche de grandes ambitions. Gilroy s’attaque à plusieurs sujets, mais réussit un film d’équilibriste, tout en tension. Si les plans-séquences de la voiture de Lou rappellent effectivement Drive, le réalisateur s’affranchit totalement du film de Nicolas Winding Refn, dont il n’emprunte finalement que l’esthétique. En conservant un cheminement narratif classique, il opère une véritable montée en puissance du récit, malgré une bande-son en retrait. On comprend vite où nous emmène Gilroy, mais on assiste, impuissant, à un final percutant.

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Le monde de Night Call est froid, cruel, mais se pose comme un miroir de la société actuelle. D’un cynisme à toute épreuve, il parle de notre fascination pour la violence, et de notre incessant désir de savoir ce qu’il se passe chez nos voisins. Un monde où la technologie et les réseaux de communication, accessibles à tous, font de nous des témoins du pire. Si le sujet est parfois appuyé, et flirte avec l’humour noir, on ne se sent jamais loin de la « réalité » qui se passe à l’écran.

Jake Gyllenhaal, décidément très en forme, livre une de ses plus brillantes prestations. Loin du visage d’Apollon de Prince of Persia, ses traits émaciés (il a perdu neuf kilos pour le rôle) donnent vie au personnage ambigu de Lou. Sous ses airs de Travis Bickle (Taxi Driver) halluciné, il irradie le récit de Gilroy, et dérange petit à petit le spectateur. Après les très bons Prisoners et Enemy, l’acteur confirme donc son changement de cap, à l’ombre de la très grosse production hollywoodienne.

Jake Gyllenhaal plays an unscrupulous news cameraman in the thriller Nightcrawler

Verdict :

Night Call est film corrosif, qui réussit quasiment tout ce qu’il entreprend. Porté par un Jake Gyllenhaal en transe, il délivre une tension constante, mais nous interroge aussi sur la fascination que nous avons pour la violence sous toutes ses formes. En dénonçant la course au sensationnalisme de manière féroce, il s’attaque également aux bas instincts du public, qui façonne fatalement l’information. Dans un société où tout le monde peut s’improviser chasseur d’images, qu’est-ce qui nous sépare du pire ? Assurément une des claques de cette fin d’année.

Sortie le 26 novembre 2014