Critique

[Critique] Silence : Martin Scorsese en état de grâce ?

Cinéma

Par Henri le

Cela faisait plus de vingt ans que Martin Scorsese avait pour projet de tourner Silence. À 74 ans, il a accompli son défi. D’abord pour lui. Pour nous aussi ?

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La foi, et plus particulièrement la chrétienté, a toujours fait partie du cinéma de Martin Scorsese. Si des films comme La Dernière tentation du Christ ou Kundun l’abordaient frontalement, la majorité des oeuvres du réalisateur sont chapeautées par des thèmes dogmatiques comme la rédemption et la vengeance. Qu’ils soient cruellement humains ou divinisés, les protagonistes de Scorsese sont constamment confrontés à une forme de jugement. Celui de la rue, du ring ou de la société. Et malgré une carrière riche en longs-métrages, Silence prend des airs de confessions et se révèle être le film le plus intime de son auteur. C’est dans le Japon du XVIIe siècle que lui, l’enfant de Little Italy, décrit peut-être le mieux sa vision actuelle de la religion.

Directement inspiré du chef-d’oeuvre éponyme de Shūsaku Endō, un des rares écrivains japonais et catholique du pays, Silence relate un fait historique assez peu connu pour délivrer son message.

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Au XVIIe siècle, l’Église catholique subit une violente répression au Japon. Malgré le risque, deux missionnaires jésuites portugais nommés Sebastian Rodrigues et Francisco Garupe décident de s’y rendre pour y répandre le christianisme. Ils ont également l’intention de découvrir le sort qui fut réservé au père Ferreira, le mentor dont ils n’ont plus de nouvelles depuis des années.

Le film frappe rapidement par sa grande beauté, assez différente des autres productions de Scorsese. L’influence de Rodrigo Prieto, qui avait pourtant travaillé sur le très saturé Loup de Wall Street se rapproche plus de ses anciens travaux comme Babel ou 21 grammes. Le directeur de la photographie nous gratifie de beaux clairs-obscurs dans la première partie du film. L’image, brumeuse, est toujours déchirée par la flamme d’une bougie ou d’une torche. La nature est épurée et immobile, soulignant encore plus le travail des Japonais des campagnes.

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Le visuel est assisté par une bande sonore discrète, qui laisse la place au bruit des champs. Une quiétude bientôt contrebalancée par des fresques brutales, où les hommes sont torturés lentement, presque avec raffinement. Dans ces moments de souffrance, la croix occupe l’écran comme une ligne de force implicite. On pense notamment à une scène de crucifixion en mer, somptueuse et tragique.

Mais si la première moitié du film peut faire penser à une simple relecture japonaise du calvaire christique, ce dernier dépasse rapidement son statut hagiographique. Les ressemblances avec le récit biblique sont nombreuses, mais Scorsese évoque la foi par le doute. Le film atteint son intensité lorsque les bourreaux décident d’engager le dialogue avec ces missionnaires. La féodalité d’un peuple fier se confronte alors au prosélytisme fervent d’une Europe couronnée. C’est à travers ces joutes verbales de haute intensité que Scorsese saisit toute la complexité du dogme religieux. Se doit-il d’être imposé, et de quel droit ? Quatre cent ans plus tard, ces instants suspendus résonnent avec une puissante contemporanéité face aux événements actuels.

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Confrontés à une autorité qui leur laisse la vie sauve à condition de renier leur foi, ces « kirishitan » (chistian en japonais) demandent de l’aide à dieu. Le silence de ce dernier plonge le père Rodrigues dans une profonde incertitude, alimentée par la reflexion rationnelle et structurée de la société japonaise, ici représentée par l’excellent Issey Ogata. En ce sens, le film peut être vu comme une fenêtre ouverte sur la pensée nippone, encore très prégnante aujourd’hui.

Andrew Garfield livre une prestation sensible et habitée. Après le récent Tu ne tueras point, le californien confirme qu’il est capable de nuancer sa palette d’émotion, passant d’une motivation sans faille à un désespoir profond. Métamorphosé, Adam Driver convainc lui aussi dans un rôle plus effacé, mais subtil, ce que Jim Jarmusch semble avoir compris dans Paterson. Ses frêles épaules siéent beaucoup plus à ce missionnaire dévoué qu’à celles d’un successeur de Dark Vador, preuve que la direction d’acteur fait partie intégrante du talent de Scorsese.

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Sans trop en dévoiler, Liam Neeson retrouve enfin un rôle à sa taille à travers un homme en repentance, ayant accepté une forme d’apostasie comme credo. Sa figure toute entière semble représenter une autre foi, plus profonde et surtout plus personnelle. Dénuée de tout expansionnisme, cette dernière prône un apaisement qui tranche radicalement avec le dogme parfois sanglant qui fut répandu dans le monde entier. Sans vraiment choisir, celui qui rêvait d’être prêtre semble indiquer que cette vision épurée d’icônes et d’image grandiloquentes ne lui déplaît pas. L’apaisement qui s’en dégage ne cache pourtant pas les entorses faites à la Bible. Certains y verront un paradoxe, d’autres une forme d’ouverture.

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Le rapport intime du réalisateur avec le thème abordé se ressent dans le rythme du film. Silence est peut-être une des dernières oeuvres de Scorsese, mais c’est aussi une des plus âpres et exigeantes. La mise en scène sert une action lente, principalement composée de longs soliloques, qui pourra faire décrocher ceux que le sujet n’intéresse pas. Le film souffre d’ailleurs d’un léger passage à vide avant de dévoiler la seconde partie de son cheminement sur la foi.

On déplore également que les protagonistes s’expriment en anglais et sans accent alors qu’ils sont portugais. Un constat similaire chez la plupart des acteurs japonais même si Scorsese fait intervenir un traducteur. Un choix motivé par un désir d’uniformisation des dialogues, qui aurait néanmoins pu ajouter un élément sonore à la fracture culturelle entre ces deux mondes. Ces défauts n’arrivent jamais à entacher le déroulement d’une histoire dont l’écho nous suit encore longtemps après visionnage.

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Avec Silence, Scorsese réussit le pari de faire un grand film sur la foi sans jamais être moralisateur. Techniquement sublime, le long-métrage aura néanmoins du mal à séduire le très grand public. Le cheminement intellectuel qu’il propose est difficile d’accès, mais repousse de très loin les précédentes interrogations du cinéaste. Portée par des acteurs au meilleur de leur niveau, cette épopée demande un temps d’appréciation pour libérer la quintessence de sa réflexion. Une fois digérée, elle résonne comme une oeuvre courageuse et nécessaire au vu de notre troublante actualité. Un voyage spirituel exigeant, mais passionnant.