Critique

[Critique] Suicide Squad

Cinéma

Par Henri le

Après 14 mois de matraquage publicitaire acharné, Suicide Squad sort enfin en salle ce mercredi. L’occasion de faire le point sur un film censé explorer la face méconnue de certains héros de DC Comics.

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La figure de l’anti-héros a tellement imprégné le cinéma américain qu’il est tout à fait normal que les grands studios chargés des adaptations de Marvel et D.C s’en soient emparés. Mais la violence et le vice inhérent à ce dernier posent sans cesse problème aux producteurs, qui doivent maintenir un degré d’acceptabilité pour continuer à toucher un large public. Pour outrepasser cette barrière morale, certains films comme Deadpool ont tous misé sur un humour gras, mais honnête. D’autres, autrement plus ambitieux, ont opté pour la profondeur et le réalisme. Ce fut le cas de la trilogie Batman de Nolan, qui a su redonner ses lettres de noblesse à l’emblématique Chevalier Noir de DC.

Comme l’a très bien relevé Vincent Manilève dans un récent article publié sur Slate, Suicide Squad a tenté les deux approches. D’abord dévoilé comme un film noir et sérieux, le long-métrage s’est peu à peu transformé en un objet pop et acidulé, censé mettre en lumière des figures « déjantés et fun » de l’univers DC. Et même si l’interventionnisme des studios US semble une nouvelle fois avoir frappé, l’oeuvre de David Ayer ne réussit ni l’une, ni l’autre.

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Un suicide scénaristique

La filmographie du réalisateur avait pourtant l’air adaptée au genre en question. Déja auteur des solides End of Watch et Au bout de la Nuit, l’américain semblait même avoir imprimé sa patte avec le balourd, mais néanmoins honnête Fury. Des films qui alliaient tous simplicité et dynamisme, deux éléments effectivement primordiaux pour un film de superhéros. Après trente minutes de film, on se rend compte que cette formule n’est pas respectée. Ayer filme certes de manière académique, mais l’écriture fait plonger le film dans un abysse de médiocrité.

Une équipe de super-vilains timorée est manipulée par le gouvernement pour une mission suicide contre un ennemi « aussi énigmatique qu’invincible ». Ce scénario pour le moins léger ne sert qu’à présenter des protagonistes dont l’histoire est à peine effleurée. Une déception quand on voit le casting embarqué. À la manière d’un MOBA sans âme, chaque protagoniste est réduit à un gimmick physique ainsi qu’un pouvoir. Les micro-flashbacks de Harley Quinn et DeadShot n’apportent d’ailleurs pas plus d’épaisseur aux personnages.

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L’utilisation du mannequin Cara Delevingne frise le ridicule. La jeune femme, qui incarne l’Enchanteresse et accessoirement la véritable antagoniste du film, ne convainc jamais un instant. En faire un des éléments principaux de la trame fini de transformer le script en un gloubi boulga insultant pour les fans, et pour tous les amateurs de cinéma. L’arrivée en renfort de Katana, une super ninja au milieu des crocodiles et des clowns, fait d’autant plus ressortir ce patchwork insensé, que le dessin avait pourtant réussi à créer.

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La figure du Joker, montrée de plus en plus fréquemment dans les trailers, laissait néanmoins espérer quelques discours bien sentis. Jared Leto n’a rien à prouver, mais sa prestation n’est hélas pas marquante. Grimé à outrance, on ne le voit que très furtivement, à la manière d’une guest-star enrôlée pour finir de convaincre les indécis. Nicholson et Ledger peuvent dormir tranquilles. Le sourire et l’enthousiasme de Margot Robbie n’y feront rien.

Sourires forcés

On peut certes déplorer le découpage chaotique du film, qui a été retravaillé à la demande de la Warner, mais il ne fait que souligner la récurrence abusive de chaque séquence. Chaque altercation est précédée d’une brève conversation qui se termine par une petite blague pas toujours efficace. Un bon moyen de préserver l’atmosphère détendue et la coolitude forcée vendue à longueur d’affiche, et entretenu grâce à une bande-son adéquate. Ce procédé est pourtant connu, et marche d’ailleurs très bien auprès des plus jeunes. Mais il s’accorde bien mieux avec un « Spiderman » ou un « Watchmen », qui font au moins l’effort de conserver une trame narrative.

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Un montage parfait n’aurait pas réussi à colmater le profond manque de liant du scénario. C’est d’autant plus gênant que cela fait perdre de l’intérêt aux différentes phases de combats plutôt bien chorégraphiées, qui émaillent le long du film. Suicide Squad est donc une énorme déception, mais ne doit pas scinder la critique ou même les cinéphiles dans leur majorité aux amateurs d’adaptation de comics. En se sentant protégé par le syndrome de Stockholm cinématographique qui touche parfois ces derniers, les studios s’imaginent exempts de tout reproche. Mais que les fans ne s’y trompent pas, ce sont bien d’eux dont on se moque.

Caché derrière son gigantesque écran de fumée rose et ses couleurs épileptiques, Suicide Squad laisse un gout plus qu’amer dans la bouche. Mal monté, mal écrit, il se contente d’empiler un tas de protagonistes sans réelles saveurs en avançant masqué sous ses attributs pop et branchés. Mais la dictature du cool ne peut pas faire oublier l’indigence d’un scénario absurde, qui prend décidément le spectateur pour un suicidaire.