Critique

[Critique] Da 5 Bloods, le nouveau film de Spike Lee sur Netflix

Cinéma

Par Remi Lou le

Débarqué ce vendredi sur Netflix, Da 5 Bloods arrive à point nommée avec un récit fortement corrélé au mouvement #BlackLivesMatter, qui prend une tournure particulièrement importante outre-Atlantique et dans le monde. Mais à vouloir à tout prix s’inscrire dans ce mouvement, le dernier-né de Spike Lee n’oublie-t-il pas d’être un bon film ?

C’est dans un contexte bien particulier de lutte contre les violences policières et de protestation du mouvement #BlackLivesMatter qu’arrive Da 5 Bloods sur les étals virtuels de Netflix. Après avoir longtemps milité en faveur de la cause noire, tantôt dans son travail, tantôt publiquement, Spike Lee revient avec un récit fort qui attaque avec violence l’histoire américaine et l’actuel locataire de la Maison Blanche, Donald Trump. Dès les premiers instants, le ton est donné, avec une première citation de Mohamed Ali, lorsqu’il s’était opposé à combattre pour les États-Unis durant la guerre du Vietnam : « Ma conscience ne me laissera pas aller tuer mes frères ou de pauvres gens affamés dans la boue pour la grande et puissante Amérique. Les tuer pourquoi ? Ils ne m’ont jamais appelé nègre, ils ne m’ont jamais lynché, ils n’ont jamais lâché leurs chiens sur moi, ils ne m’ont pas volé ma nationalité, violé et tué ma mère et mon père… Les tuer pourquoi ? » S’ensuit une succession d’images symboliques de Malcom X ou de Martin Luther King, qui reviendra par ailleurs à plusieurs moments du récit.

Da 5 Bloods mêle fiction et réalité de la guerre du Vietnam
Crédits : Netflix

Vous l’aurez compris, Da 5 Bloods se saisit clairement de la thématique, et nous replonge dans l’horreur qu’ont traversé les GI’s Afro-américains durant la guerre du Vietnam… 50 ans plus tard. Rapidement, on se retrouve en compagnie de quatre vétérans afro-américains de la guerre – Paul (Delroy Lindo), Otis (Clarke Peters), Melvin (Isiah Whitlock) et Eddie (Norm Lewis) – partis rendre un dernier hommage à leur frère tombé au combat, Norman (Chadwick Boseman). Les quatre héros torturés reviennent surtout pour récupérer un important butin composé de lingots d’or, qu’ils avaient enterré sous la terre cinquante ans plus tôt, estimant qu’il s’agissait d’une compensation pour les siècles de ségrégation raciale qu’a subi le peuple noir aux États-Unis. L’affiche même du film reprend ce combat, avec cette punchline maintes fois répétée dans le long-métrage : « Notre combat n’est pas au Vietnam ». D’un pacte de sang scellé, les cinq amis s’étaient jurés de revenir plus tard récupérer le trésor, avant la mort de Norman, leur chef spirituel profondément engagé dans cette lutte.

Le fameux Norman, chef spirituel de la troupe tombé au Vietnam.
Crédits : Netflix

Tantôt acerbe lors d’attaques proférées à l’encontre de Donald Trump, ce « président bec de perroquet bidon », tantôt comique dans ses dialogues, et tantôt profondément grave, Spike Lee parvient à créer un récit particulièrement complet, dépeignant parfaitement l’inéquitable Amérique d’autrefois et d’aujourd’hui. Sauf que, derrière ce scénario solide, ces multiples coups de théâtre, et cette lente descente aux enfers du groupe de « brothers », Da 5 Bloods souffre, hélas, d’un grand nombre de défauts, à commencer par un jeu d’acteur vraiment limite sur certains passages (exception faite de Delroy Lindo, mais même le monstre sacré du cinéma qu’est Jean Reno ne parvient pas à rester dans les mémoires), et des scènes d’action souvent risibles. Dommage pour un film… d’action. Le film s’avère en réalité bien trop long pour l’histoire qu’il raconte, avec une durée de 2 heures et 35 minutes. Résultat, les longueurs s’enchaînent, la construction se fait bancale, et les musiques au placement souvent hasardeux dans l’intrigue finissent par créer un décalage entre l’épique et l’ennui. Preuve qu’un bon film se crée aussi, et surtout, en post-production, et le véritable problème de ce Da 5 Bloods semble définitivement résider dans son montage.

Qui dit Vietnam, dit Apocalypse Now.
Crédits : Netflix

Si certains y verront une patte forte du cinéaste, ce montage très particulier donne plutôt l’impression d’avoir été terminé à la va-vite. Certaines erreurs impardonnables pour un cinéaste de cette trempe nous font vraiment douter d’une quelconque volonté artistique, à commencer par les (trop) nombreux faux raccords qui parsèment le film (probablement induits par cette fâcheuse tendance du réalisateur à doubler ses plans), sa durée bien trop étirée qui semble faire preuve d’une mauvaise découpe, et une structure plutôt bancale. Aussi, certaines scènes qui dépeignent littéralement le mouvement #BlackLivesMatter semblent avoir été rajoutées à la dernière minute, tant le montage frôle l’amateurisme.

Ce montage est d’autant plus désastreux qu’on sait bien que Spike Lee ne fait pas dans l’opportunisme. Fervent défenseur de la cause noire, le cinéaste s’est plusieurs fois illustré avec des messages forts dans « Do the Right Thing », en 1989, qui dépeignait déjà le meurtre d’un jeune Afro-américain par un policier blanc, avec un message qui résonne d’autant plus aujourd’hui. Plus récemment, il passait derrière la caméra de l’oscarisé « Blackkklansman », dans lequel un policier noir infiltrait le groupuscule raciste américain. Il n’empêche que ce Da 5 Bloods ne dispose pas des qualités intrinsèques de ses ainés, et n’arrive de ce fait pas à se hisser au rang du film sociétal qu’il souhaiterait incarner.

Notre avis

Non, Da 5 Bloods n’est pas un bon film, mais oui, le message qu’il véhicule est fort, plutôt bien amené et particulièrement fort en ces temps troubles. Néanmoins, sa construction bancale, son jeu d’acteur parfois limite, sa longueur insensée et son montage frôlant l’amateurisme noient le message initial et le film ne parvient pas à transformer l’essai. Si Da 5 Bloods récupère avec brio certains symboles forts (la casquette « Make America Great Again » parfaitement intégrée au récit est une idée de génie), il n’est pas le porte-étendard qu’il souhaiterait incarner, ou que mériterait #BlackLivesMatter. C’est d’autant plus triste qu’un montage différent aurait sans doute pu le transformer en chef-d’oeuvre. Dommage.

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