Dossier

[Dossier #30ansClubDo] Retour sur un phénomène générationnel

Des héros populaires et décriés

culture geek

Par Elodie le


Impossible d’évoquer le Club Dorothée sans parler des nombreux dessins animés qui ont ponctué l’émission, dont les fameux shōnen (« adolescent » en japonais) et shōjo manga (pour jeune fille celui-là). Le Club Do a sans conteste contribué à populariser la culture manga japonaise en France, notamment (si ce n’est surtout) avec Dragon Ball, d’Akira Toriyama – dont le premier épisode a été publié dans le magazine « Shonen Jump » le 3 décembre 1984 – puis Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque ou Sailor Moon (fin 93).

Des figures atypiques, drôles, voire gaffeuses et souvent héroïques. À l’image de Nicky Larson, adaptation télévisuelle du manga City Hunter : un héros culte et flamboyant aussi sérieux dans sa traque des criminels, qu’acharné dans sa chasse de la gente féminine.

Les premiers mangas japonais

Le club Dorothée accuse pourtant des débuts trébuchants, les droits de nombreux dessins animés internationaux sont détenus, au niveau européen, par la Cinq de Berlusconi (Princesse Sarah, Olive et Tom et Jeanne et Serge par exemple). AB va alors commencer par acquérir et distribuer de nombreux programmes : Candy, Capitaine Flam et Goldorak débarquent sur TF1, suivis de près par Bioman, le premier des sentaï proposés en France.
Mais un an plus tard, c’est une vague de mangas japonais qui déferle sur la 1, à commencer par Dragon Ball, puis Les Chevaliers du Zodiaque, et Ken le survivant à la rentrée 88.

Des dessins animés qui porteront l’émission au pinacle, et resteront gravés dans la mémoire des jeunes. Leur générique y sera pour beaucoup : revisités pour l’occasion par Ariane (Dragon Ball Z), Jean-Paul Cesari pour Nicky Larson, mais surtout Bernard Minet (Bioman, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon) qui en interprétera des dizaines, certains deviendront cultes.

Les premières critiques

Les héros d’hier, véritables phénomènes de la culture populaire des dernières décennies, sont toujours ceux d’aujourd’hui pour de nombreux trentenaires nostalgiques. Des héros adulés par les enfants d’alors, mais décriés par leurs parents. La violence contenue dans certains de ces mangas créent la polémique. Ken le Survivant, Lamu, Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball Z ou Muscleman sont rapidement montrés du doigt.

Les hostilités commencent dès 1989 avec la série Ken le Survivant. Les scènes sanglantes qui ponctuent ses épisodes déchaînent les associations familiales et le CSA. Si bien qu’un groupe de psychologues est embauché par AB Productions pour caviarder la série de « coupes psy ». Certains épisodes voient leurs scénarios modifiés ou être purement et simplement amputés de plusieurs secondes. Suivront un an plus tard Muscleman, puis Dragon Ball Z. Le CSA sanctionnera TF1 pour des scènes de « sévices et de violences sadiques » dans deux épisodes diffusés en 1988 et 1994. Pour beaucoup, l’arrêt de la série, le 23 novembre 1996, est dû à l’apparition de la signalétique jeunesse lancée cinq jours auparavant par l’institution, condamnant de fait la série, car inadaptée à un jeune public. Mais Glénat ne s’y trompe pas en 1993 en éditant le manga. La folie DBZ ne s’arrêtera plus.

Les excuses au 20h

L’émission, elle, continue d’être décriée, Dorothée devra même s’excuser sur le plateau du 20h de PPDA pour avoir programmé la série Très cher frère… où il était question de suicide, de violence psychologique (les sororités, déjà) et d’ambiguïté sexuelle.

Plus généralement, les « japoneries », comme certains médias les nomment alors à l’époque, irritent et l’émission est accusée d’abrutir les enfants. Les politiques s’en emparent, à l’instar de Ségolène Royal. Alors députée des Deux Sèvres, elle dénonce avec virulence les programmes diffusés par le Club Dorothée dans son brûlot Ras le bol des bébés zappeurs (1989).

La politique s’en mêle

Il y avait dans la télévision d’« avant » des règles simples. Il y avait les gentils et les méchants. Et, en général, le gentil, le héros, tuait moins que les autres. Il gagnait aussi parce qu’il était le plus malin. Et puis il s’occupait de la veuve et de l’orphelin, ou de l’animal blessé. Dans les dessins animés et les séries japonaises (du moins ceux que l’on voit sur les chaînes commerciales françaises), ou dans certaines séries américaines, tout le monde se tape dessus. Les bons, les méchants et même ceux qui ne sont rien, les figurants de la mort. Le raffinement et la diversité dans les façons de tuer (explosions, lasers, commandes à distance, électrocutions, animaux télécommandés, gadgets divers…) se sont accompagnés d’un appauvrissement des caractères, d’une uniformisation des héros, dont la seule personnalité se réduit à la quantité de cadavres alignés, ou à la couleur de la panoplie du parfait petit combattant de l’espace.

On ne saurait faire plus réducteur. Cette charge expliquerait en partie son échec à l’élection présidentielle de 2007. Dans son autobiographie, Ma vie de folie (Mareuil, 2015), Bernard Minet estime que les bébés zappeurs d’alors, électeurs en 2007, lui auraient fait payer cet affront :

Pas de pitié pour les croissants

« Si Madame Royal a perdu les présidentielles de 2007, c’est en partie à cause de ce qu’elle a fait à Dorothée. J’en suis persuadé. C’est peut-être naïf, mais l’explication m’amuse. Pendant les élections, j’ai vu défiler des centaines de messages sur internet. Les témoignages concordaient. Beaucoup de gens disaient qu’ils ne voteraient jamais pour elle à cause de ‘tout ce qu’elle avait fait’. »

A l’époque, Guy Bedos baptisera même Goldorak, « Gueule de Rat » dans l’un de ses sketches.

La déferlante manga sur le petit écran s’estompera progressivement dès 1990, avec la loi sur les quotas de diffusion d’œuvres européennes et françaises, réduisant de fait la part des animés japonais sur la première chaîne. AB Productions sent le vent tourner et commence à produire des séries animées françaises, mais surtout des sitcoms maison, déclinables à l’infini et qui connaîtront un énorme succès.