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GTA 6 : on n’en fait pas tous un peu trop ?

La popularité de GTA 6 prend des proportions que le monde du jeu vidéo n’a jamais connu. Mais est-ce pour les bonnes raisons ?

Chaque année, il y a des jeux très attendus. Et puis il y a GTA 6. Depuis des mois, impossible d’ouvrir YouTube, TikTok, X, Reddit ou un site d’information sans tomber sur une nouvelle théorie, une reconstitution de la carte, une analyse image par image d’un trailer ou une rumeur autour du prochain gros hit de Rockstar Games. Le moindre fait et geste du studio est scruté à la loupe, à la fois par la presse, l’influence et le public qui attend le jeu de pied ferme. Car oui, soyons honnêtes, nous participons tous à ce phénomène.

On ne jettera pas la première pierre tant il s’agit d’un processus assez logique dans le fond. GTA 6 est probablement le plus gros lancement que le jeu vidéo ait connu depuis des années. Les lecteurs veulent des informations et les médias ont tout intérêt à les leur fournir. D’autant plus que Rockstar Games aime jouer la carte du mystère pour renforcer également la communication externe — même fallacieuse — sur son jeu.

En revanche, une question mérite d’être posée. À force de commenter chaque détail, est-ce qu’on ne finit pas par fabriquer un jeu encore plus grand que celui que Rockstar est réellement en train de développer ? Rappelons tout de même qu’on parle d’un jeu qui n’a rien montré de son gameplay et dont on ne sait presque rien sur les plans technique, de sensations de jeu ou encore sur son ambition générale.

Une attente totalement légitime

Il faut reconnaître une évidence, la hype autour de GTA 6 ne sort absolument pas de nulle part. Grand Theft Auto fait partie de ces licences qui dépassent largement le cercle des joueurs passionnés. Au même titre que FIFA (EA Sports FC aujourd’hui), Call of Duty ou Mario, GTA est devenu une marque culturelle. Des personnes qui n’achètent qu’un seul jeu tous les cinq ans savent parfaitement de quoi il s’agit, et on pourrait presque le décrire comme le “jeu vidéo 101”.

Le meilleur exemple reste évidemment GTA 5. Sorti en septembre 2013 sur PlayStation 3 et Xbox 360, le jeu est ensuite arrivé sur PS4, Xbox One et PC en 2014, puis sur PS5 et Xbox Series X/S en 2022. Trois générations de consoles pour un seul jeu, c’était inédit dans l’histoire du média.

Les chiffres de vente donnent eux aussi le vertige. En mai 2025, Take-Two annonçait plus de 215 millions d’exemplaires vendus, faisant de GTA 5 le deuxième jeu vidéo le plus vendu de tous les temps derrière Minecraft et ses quelque 350 millions de copies.

À ça s’ajoute GTA Online, qui a entretenu la machine pendant plus de dix ans grâce à des mises à jour régulières et des revenus colossaux. GTA RP a lui aussi rassemblé de nombreux joueurs, notamment grâce à sa grande visibilité sur les réseaux et les plateformes de livestream. Chaque année ou presque, GTA 5 continue d’apparaître dans les classements des meilleures ventes mondiales. Peu de jeux peuvent en dire autant douze ans après leur sortie.

GTA 6 ne succède donc pas simplement à un excellent jeu. Il succède à l’un des plus gros phénomènes commerciaux de toute l’histoire du divertissement. Si on prend en compte le facteur temps, ce sont treize ans qui séparent GTA 5 de GTA 6. Pour beaucoup de joueurs, c’est une génération entière. Certains étaient collégiens en 2013 et travaillent aujourd’hui. D’autres n’ont même jamais joué à un GTA inédit. Pour eux, GTA 6 est le premier “vrai” lancement Rockstar qu’ils vont vivre.

Des études de cabinets spécialisés estiment que GTA 6 pourrait vendre plus de 40 millions d’exemplaires dès sa première année, tandis que plusieurs analystes évoquent plus de 5 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur la première semaine. Certains distributeurs rapportent également que des joueurs prévoient l’achat d’une PS5 ou d’une Xbox Series uniquement pour GTA 6.

En France, Cdiscount a confirmé avoir enregistré un lancement historique des précommandes. Le 25 juin, premier jour d’ouverture, la catégorie Jeux vidéo a vu son trafic bondir de 500 %. Plus impressionnant encore, entre minuit et une heure du matin, au moment précis où les précommandes étaient ouvertes, le trafic global du site a été 18 fois supérieur à celui observé l’heure précédente.

Les prévisions financières racontent la même histoire. Take-Two n’a jamais communiqué le moindre chiffre de précommande, contrairement à certaines rumeurs largement relayées sur les réseaux sociaux. En revanche, l’éditeur a bien indiqué attendre entre 8 et 8,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur son exercice fiscal 2027, porté en grande partie par GTA 6.

L’attente repose donc sur des bases extrêmement solides. Mais plus un phénomène devient massif, plus il devient capable de se nourrir de sa propre réputation. Et si ces analyses et estimations étaient plus illusoires qu’on ne le pensait ?

L’effet “pénurie d’essence”

Pour comprendre ce qui se passe autour de GTA 6, on peut utiliser un parallèle dont nous avons déjà tous fait l’expérience. Quand les médias annoncent une possible pénurie d’essence, beaucoup d’automobilistes vont faire leur plein “au cas où”. Individuellement, ce comportement est rationnel. Collectivement, il accélère parfois la pénurie qu’il cherche justement à éviter. Et si, en consommant normalement, nous avions évité la catastrophe annoncée ?

Autour de GTA 6, il se passe quelque chose d’assez similaire. Pas sur le jeu lui-même, bien sûr, mais sur l’attention qu’il reçoit. Si on devait prendre un exemple très concret, on peut imaginer que Rockstar publie trois nouvelles captures d’écran in-game.

Les médias en parlent parce que les lecteurs veulent les voir et que les informations sont rares, donc précieuses. Les analyses sur les réseaux apparaissent dans la foulée. Tout internet commence à y aller de sa meilleure théorie. Et ce sont des dizaines, des centaines, de contenus isolés qui sont publiés en seulement quelques heures. Les algorithmes comprennent immédiatement que GTA 6 génère énormément d’engagement et poussent encore davantage ce contenu, poussant ceux qui n’avaient pas encore réagi à s’intégrer à la boucle.

Même ceux qui ne sont pas intéressés par GTA 6 alimentent la chaîne sans même le vouloir. Si le jeu est autant mis en avant, qu’on en parle en des termes aussi dithyrambiques, c’est qu’il doit se passer quelque chose qui vaille le coup d’œil, non ? Un effet boule de neige comme on voit rarement dans le jeu vidéo.

Et le cycle recommence à chaque nouvelle communication. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne s’agit pas d’une stratégie orchestrée. Personne ne manipule personne. Les médias répondent à une demande réelle, les créateurs répondent à leurs abonnés et les joueurs partagent ce qui les passionne. Les réseaux sociaux amplifient simplement ce qui fonctionne, mais c’est le serpent qui se mord la queue.

Aujourd’hui, GTA 6 est devenu un sujet dont on parle parce qu’on en parle déjà énormément. Il est pratiquement devenu impossible de passer à côté du jeu, même lorsqu’on ne suit pas particulièrement l’actualité vidéoludique, ce qui a des implications bien plus importantes que ce qu’on peut croire.

Cette boucle médiatique dépasse même le simple cadre du jeu vidéo. Il y a quelques jours, Burger Motorsports, un fabricant américain de pièces automobiles, annonçait fermer exceptionnellement ses portes le 19 novembre, jour de sortie de GTA 6. Trop de salariés auraient déjà prévu de poser leur journée pour jouer dans tous les cas. Le communiqué, rédigé avec humour, expliquait que les employés seraient probablement “à Vice City” plutôt qu’au bureau.

Il s’agit évidemment d’un cas isolé et personne ne peut affirmer qu’un jeu vidéo ralentira réellement l’économie mondiale. Rien que sur ce cas, rien ne garantit que les employés seraient allés au bout de leur démarche de congés. En revanche, ce simple communiqué montre à quel point GTA 6 dépasse aujourd’hui le statut de produit culturel classique. Très peu d’œuvres peuvent pousser une entreprise à réorganiser son activité avant même leur sortie. Mais il en existe.

Au Japon, la sortie de certains Dragon Quest avait déjà conduit les autorités à recommander des lancements le week-end afin d’éviter un absentéisme massif dans les écoles et les entreprises. Plus récemment, Monster Hunter Rise avait lui aussi vu de nombreux joueurs poser des congés dès son lancement. 

Sommes-nous vraiment en train d’évaluer un jeu auquel personne n’a joué ?

Depuis plusieurs mois, on lit régulièrement que GTA 6 est “le jeu le plus attendu de la décennie”. Cette affirmation paraît difficile à contester de manière collective au vu de la popularité du sujet actuellement. En revanche, on voit aussi passer des formulations beaucoup plus ambitieuses : futur GOTY, révolution du jeu vidéo, meilleur monde ouvert jamais conçu, voire meilleur jeu de tous les temps.

Là, une question se pose. Sur quoi repose exactement cette certitude ? À l’heure où ces lignes sont écrites, Rockstar n’a montré aucune démonstration de gameplay. Nous avons vu deux trailers cinématiques réalisés avec le moteur du jeu, quelques dizaines de captures d’écran et des informations officielles.

En revanche, nous ne savons toujours presque rien sur de nombreux points cruciaux. Quelle est réellement la sensation de conduite ? Comment fonctionne la progression des personnages ? Quelle est la qualité de l’intelligence artificielle ? Quelles sont les évolutions techniques liées au monde ouvert ? Quel est le rythme des missions ? Et des dizaines d’autres questions nous viennent en moins de 5 minutes.

En vérité, nous connaissons énormément de choses sur la franchise, mais encore très peu sur l’expérience de ce jeu en particulier. Ça ne signifie évidemment pas qu’il faut devenir méfiant envers Rockstar. Le studio possède probablement le CV le plus impressionnant de toute l’industrie avec GTA III, Vice City, San Andreas, GTA IV, GTA V, Red Dead Redemption et Red Dead Redemption 2.

Mais une réputation, aussi brillante soit-elle, n’est jamais une garantie absolue. L’histoire du jeu vidéo est remplie de studios réputés qui ont connu des sorties compliquées, des choix de design contestés ou des problèmes techniques inattendus. Un trailer vend une promesse. Le gameplay devra encore démontrer que cette promesse fonctionne réellement.

On s’emballe peut-être un peu (et c’est ok)

La question qui demeure est : faut-il arrêter de couvrir GTA 6 ? Certainement pas. Ce serait absurde de faire semblant d’ignorer ce qui sera probablement le plus grand lancement culturel de cette génération de consoles, les chiffres le montrent. En revanche, il existe deux manières de couvrir un tel phénomène.

La première consiste à transformer chaque micro-indice en événement mondial. La seconde consiste à utiliser ces informations pour expliquer quelque chose de plus large comme la stratégie marketing de Rockstar, l’évolution de l’industrie, les attentes des joueurs ou encore notre manière de consommer l’information.

Le jeu sera probablement gigantesque parce que la licence est déjà gigantesque. Mais son emballement est devenu une œuvre collective. Mais à force de construire GTA 6 comme le jeu qui devra absolument dépasser toutes les attentes imaginables, ne risque-t-on pas de lui demander quelque chose qu’aucun jeu ne pourra jamais accomplir ?

Ou pire, est-ce que cela ne lui donnera pas le pouvoir de faire oublier ses défauts à une audience qui se croit toujours objective, juste parce qu’on a décidé en tant que groupe qu’il s’agit de “l’élu” et qu’il ne peut en être autrement ? J’aime à croire que les autres excellents jeux sortis ou qui vont sortir cette année auront une chance non virtuelle de gagner le prix du GOTY. Après tout, certains des plus grands succès récents —  Baldur’s Gate 3 en est le parfait exemple — ont justement surpris parce qu’ils n’étaient pas écrasés par une montagne d’attentes pendant des années. Mais là encore, il aurait fallu que tous n’aient pas déserté pour laisser la place au mastodonte.

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