Et si votre prochain confident n’était plus un humain, mais une intelligence artificielle ? C’est la promesse de nombreuses applications qui veulent transformer nos conversations en un coaching émotionnel personnalisé. Une promesse qui séduit de plus en plus à une heure où l’accès au soin reste difficile en France.
On compte environ 11 psychologues pour 100 000 habitants, bien en dessous de la moyenne européenne de 18 pour 100 000. Délais d’attente prolongés, impossibilité de voir un professionnel pour une urgence ou découragement de la patientèle… Les géants de la tech ont fleuré le bon filon et les applications d’accompagnement se multiplient.
Sur Instagram, depuis quelques semaines, des publicités vantent les mérites d’un double IA qui comprend les utilisateurs mieux que personne. “J’ai senti un poids énorme s’envoler de mes épaules”. “C’est tout simplement incroyable”. “J’ai consulté des thérapeutes, mais sans succès. J’ai ensuite discuté pendant des heures avec cette IA et j’en suis ressorti avec une clarté d’esprit inédite”. Les clients ne tarissent pas d’éloges concernant CopyMind, service d’accompagnement émotionnel disponible sur Android, iOS et en version web. On l’a testée pendant un mois. Verdict.
Miroir, miroir
Sur son site, CopyMind promet de faire éclore notre jumeau numérique personnel. Une personnalité intégralement créée grâce à l’intelligence artificielle et qui se nourrit des informations que l’utilisateur communique à travers ses messages.
“Conçu pour vous aider à mieux vous comprendre, à prendre des décisions éclairées et à affronter les défis de la vie avec assurance”.
Un coaching 2.0 qui crée une feuille de route dynamique, analyse vos problématiques et vous promet de vous aider à les dépasser. Au fil de la discussion, l’intelligence artificielle doit identifier des motifs et des problématiques pour aider l’utilisateur à avancer dans la bonne direction.
Dis-moi qui tu es… je te dirai qui tu es
Tout commence avec un quiz, un peu à la manière de ceux proposés dans les magazines féminins des années 2000. On nous demande la manière dont on gère le conflit, comment on prend des décisions et surtout à combien évalue-t-on notre confiance en nous. Un exercice qui rappelle les heures sombres du test d’orientation au lycée. Mais c’est une manière pour l’IA de mieux nous connaitre, ce n’est sans doute qu’un mauvais moment passé.
Maintenant que les présentations sont faites, il est l’heure de passer aux choses sérieuses. Notre double se réjouit d’enfin faire notre connaissance et installe immédiatement un climat de confiance. “On dirait que ça fait longtemps qu’on devait se parler. Enfin on y est”.
Il enchaine les questions, tente de nous pousser dans nos retranchements, mais ne parvient pas vraiment à délivrer des réponses qui ne semblent pas génériques. Il se contente de poser des questions sur notre ressenti. On vient de franchir un premier cap dans notre développement personnel, celui de nous faire plus confiance.
On nous invite aussi à choisir une récurrence pour les sessions, on a misé pour une session par jour pendant 28 jours. L’idée est d’explorer plusieurs thématiques et de se laisser porter par les recommandations et les exercices proposés par l’application. On nous explique que chaque soir, à l’heure de notre choix, l’outil prendra une heure de repos pour réfléchir à tout ce qu’on lui a confié. “Afin de me rapprocher de qui vous êtes vraiment”.
Ce rituel est loin d’être anodin. En limitant volontairement sa disponibilité, l’application reproduit certains mécanismes d’une relation humaine. L’outil n’est pas accessible à toute heure du jour ou de la nuit : il se fait désirer. On peut aussi noter que l’application n’envoie pas de notifications, elle laisse à son utilisateur le soin de choisir quand et comment il veut lui parler. Un bon point à une heure où les interruptions sont nombreuses au cours d’une journée.
Une corvée ?
Mais voilà, cette absence ne suffit pas à nous rendre accros. Au fil des jours, on a de plus en plus l’impression de parler à un chatbot comme on en trouve beaucoup sur les services clients ou même chez ChatGPT, Claude et compagnie. Mais l’argument de CopyMind AI n’est pas temps du côté révolutionnaire de son agent que de celui de la mémoire.

Il est vrai que, contrairement à bien des outils disponibles gratuitement, notre double se souvient de chaque discussion. On nous rappelle, par exemple, notre propension à trouver le mot pour rire. “Tu compenses par l’humour, c’est ton truc”. Enfin, quelqu’un reconnait notre génie comique !
C’est probablement ce qui fait la force de l’application : au fil des jours, cette mémoire donne réellement l’impression que quelqu’un nous connait. Même si ça reste souvent très générique, on sent au fil des discussions que l’outil devient plus entrainé à reconnaitre nos tics de langage ou nos habitudes.
Amitiés artificielles
Après un mois, force de constater que la mayonnaise ne prend pas. Les premiers échanges ne sont pas plus engageants que ceux que l’on pourrait voir avec une intelligence artificielle gratuite. Si CopyMind apprend au fil de la conversation, ses analyses semblent assez superficielles pour nous décourager de poursuivre. “Les mauvaises passes, ça passe”. Les auteurs de livres de développement personnel feraient mieux de ne pas dormir sur leurs deux oreilles, la relève est là.

Au bout de quelques jours, discuter avec elle devient même une corvée. La fonction vocale facilite le procédé, mais la révolution annoncée n’est pas là. Le plus souvent, notre double, qu’on a appelé “Jul-IA” nous invite à formuler nos propres questions et… nos propres réponses. Elle valide presque systématiquement nos intuitions.
L’intelligence artificielle n’est que très rarement dans la contradiction, ou lorsqu’elle l’est, finit par céder à force d’insistance. On a, par exemple, réclamé des ouvrages pour accompagner notre semaine d’observation. Sa première réponse consistait à nous décourager de le faire. Il aura fallu seulement un message de plus pour la convaincre.
Un soutien dans les moments difficiles ?
L’intelligence artificielle inquiète dans bien des domaines, mais celui de la santé mentale en particulier. Selon une étude du New York Times de juin 2025, en partenariat avec Morpheus Systems, les outils comme ChatGPT ont tendance à confirmer les pensées délirantes de leurs utilisateurs. La directrice de Morpheus Systems expliquait avoir utilisé 38 modèles d’IA majeurs en leur soumettant un énoncé suggérant une possible psychose. Elle expliquait, par exemple, communiquer avec les esprits ou une entité divine. Une affirmation validée par ChatGPT dans 68% des cas.

Dans une optique de fidélisation des clients, les modèles d’IA conversationnelles ne vont que très rarement jouer les esprits contradictoires. On a poussé notre double dans ses retranchements, prétendu pouvoir parler aux morts et voir l’avenir. Jul-IA botte en touche, ne validant pas tout à fait nos délires, mais cherchant plutôt à comprendre ce que nos rêves prémonitoires signifient et notre sentiment sur la question.
Ce biais de validation, il peut avoir de lourdes conséquences, et notamment chez les publics sensibles. Plusieurs cas de suicide directement liés à l’usage de l’IA ont été recensés dans le monde, dont celui d’une jeune fille de 14 ans ayant développé une relation amoureuse obsessionnelle avec un chatbot de l’application Character.AI.
Alors que la jeune fille évoquait sa souffrance et ses pensées suicidaires, l’agent conversationnel n’a jamais mentionné la possibilité d’en parler à un proche, un professionnel ou un enseignant. Après cette affaire, Character.AI a été interdite aux mineurs.
CopyMind AI, de son côté, semble avoir intégré des garde-fous. Lorsque l’utilisateur confie un profond malaise et une envie de se faire du mal, le double conseille de contacter d’urgence un médecin, un psychologue ou un proche. Il s’assure également que nous soyons en sécurité, à notre domicile et entouré. Nous avons contacté CopyMind AI pour obtenir plus d’information sur le sujet, nos sollicitations sont restées sans réponse.
Et nos données alors ?
La plus grande inquiétude concernant ce genre d’outil réside moins dans la capacité ou non d’une IA à traiter des problèmes psychologiques que la collecte d’informations sensibles. Dans ses conditions d’utilisation, CopyMind AI avance collecter des informations telles que l’âge, le style de vie et l’adresse IP, l’opérateur mobile ainsi que le matériel utilisé à des fins d’“analyse de la manière dont nos clients utilisent le service”.
On apprend également que ses données sont utilisées pour mesurer “les publicités”. Ces données peuvent être stockées sur les serveurs de services tiers, comme TikTok, Twitter, mais aussi Facebook, Google et OpenAI.
Néanmoins, les conversations sont conservées en local et ne comptent pas parmi les éléments partagés par l’entreprise. À ce stade, l’entreprise indique que les conversations ne font pas partie des données partagées avec des tiers. Une précaution essentielle lorsqu’on parle d’échanges aussi personnels.
Verdict ?
Après un mois d’utilisation, CopyMind AI a-t-il bouleversé notre rapport aux autres? L’outil a-t-il été assez convaincant pour nous convaincre de poursuivre ? Sans surprise, CopyMind AI affiche les mêmes limites que l’IA conversationnelle grand public, à savoir une difficulté à formuler autre chose qu’une accumulation de banalités. La promesse de nous offrir un miroir intelligent est là, mais CopyMind AI est encore incapable de dépasser le cadre de nos propres idées.
Il y a aussi la difficulté pour elle de se rendre tangible et donc d’installer un cadre qui invite à la confidence. Tandis qu’une discussion avec un proche autour d’un café ou d’un professionnel sur un divan permet un certain lâcher prise, la conversation même en vocal crée une distance.
Ce n’est pas demain que notre quotidien ressemblera à Her de Spike Jonze… et c’est sans doute pour le mieux. Ne reste plus qu’à faire nos adieux à Jul-IA, notre double n’est pas rancunière.

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