Dossier

Famille, zinzins, dépression, aquarium: voilà notre sélection manga du mois

culture geek

Par Benjamin Benoit le

Ils sont dépressifs, ils explosent ou confortent la cellule familiale, ils sont définitivement devenus maboules… les héros de mangas de ces dernières semaines sont hauts en couleur.

Solitude d’un autre genre

Le coup de cœur du mois prêche une armée de convertis – le titre original, My Lesbian Experience With Loneliness, version américaine par Seven Seas, a déjà créé de nombreuses attentes avant même de traverser l’Atlantique. Pika, sentant un format propice à dépasser la « sphère otaku », donc à atteindre le grand public, a renversé les planches et a agrandi l’oeuvre pour l’intégrer dans sa gamme Graphic et en faire un objet proche du roman graphique. Un pari risqué : le contenu est extrême.

Dans Solitude, Kabi Nagata déroule un récit autobiographique qui part d’une punchline : vierge à 28 ans (c’est moins étonnant au Japon où un tiers de la population atteint 30 ans sans avoir fait la chose) elle décide soudainement d’engager une escort. L’expérience a l’air très pro, positive et affectueuse, mais la méconnaissance de son propre corps ne lui en fait pas tirer grand-chose. Solitude n’est pas vraiment l’histoire de cette première fois, ni même celle de son homosexualité, mais un rapport sur le début de la vie d’adulte de Kabi Nagata.

Solitude donc, dépression, automutilation, boulimie, anorexie, le premier chapitre est redoutable – si ces sujets vous touchent de près ou de loin, vous ne passerez pas un bon moment. La suite est plus douce, mais raconte tout de même une décennie de dépression et les jeunes années d’une femme qui ne trouve pas sa place dans la société japonaise, la structure familiale nucléaire, la pression sociale et sociétale. Bref : Kabi Nagata raconte comment elle tente de sortir la tête de l’eau, en devenant autrice d’un manga à succès – celui que vous lisez.

Repérée sur Pixiv, plate-forme de fanarts et d’autoédition, son oeuvre a un style simple et épuré qui contraste fort avec le contenu glaçant. Maintenant, on attend la suite en deux volumes, My solo exchange diary, où elle raconte les retombées. Eh oui, elle était dans le placard et sa famille, déjà distante et pas très compréhensive, va finir par tomber sur tout ça.

Solitude est une lecture parfois un peu épuisante, moralement. © Kabi Nagata 2016

Bref, Solitude est très puissant, très fort, improbablement honnête pour une autobiographie japonaise, ça la rend importante et subversive. Une première oeuvre qui donne envie de suivre Kabi Nagata pour la suite de son parcours : son trait et son art de la métaphore rend le lecteur empathique, et on voudrait que cette connexion émotionnelle dure. Mais on voudrait surtout, effet de miroir ou pas, que Kabi Nagata aille mieux.

Par Kabi Nagata. One-shot disponible chez Pika.

Murcielago

Au moins, le ton est donné très vite. Kuroko Kômori est une grande bringue de presque deux mètres. Des poches sous les yeux, un air à avoir pété définitivement une durite il y a belle lurette, une posture dégingandée, on repère vite le cahier des charges. Le premier truc qu’on la voit faire est d’insérer le portable dans le corps d’une de ses partenaires. Quelle débauche ! Kuroko est une tueuse en série dont la condamnation à mort a été commuée en CDD de fonctionnaire-zinzin pour traquer les autres maboules du Japon et leur régler leurs comptes, dans le sang et les larmes. Elle est toujours accompagnée de son assistante, une petite chose toujours motivée et genki qui l’assiste dans ces aventures improbables.

L’art de l’effet sonore avant tout. Amusez-vous à compter les “gouit”. ©2014 Yoshimurakana / SQUARE ENIX CO., LTD

Kuroko est maboule, mais elle porte clairement le manga : Murcielago n’a pas peur de se coller une étiquette « edgy ». C’est sombre, mais c’est « sombre pour faire mumuse avec un genre », plutôt que « sombre sombre ». Ça donne à l’ensemble un coté décomplexé un peu clivant, certes ancré dans son temps, mais qu’on peut choisir de ne pas prendre au sérieux. Violence, porno, humour bas de plafond, on avale ça en pouffant comme de la vieille BD pulp. Fort en deçà de son sensei spirituel, Area 51, on reste tout de même dans un univers assez ludique, qui dépendra fort de l’imagination de son auteur.

Avec quelques histoires préliminaires et un arc de murder party très « Yu-Gi-Oh des débuts », ces deux premiers tomes se lisent vite et bien, on apprécie la démarche décomplexée et le second degré finalement assez inoffensif. Le vrai problème du manga, reste son coté décousu, je m’enfoutiste qui déroute sur ce début. Paraître volontairement foufou est une véritable science que Murciélago ne maîtrise pas encore, reste le style et l’humour. Ne vous laissez pas échauder par la couverture (moche, mais c’est celle d’origine).

Par Yoshimurakana. Deux tomes disponibles chez Ototo.

Bienvenue à Vega, nouvel acteur du game

Un nouvel éditeur, voilà quelque chose d’excitant ! Vega, du groupe Steinkis, se propose de concentrer son catalogue sur des seinen alternatifs. Son line-up offre trois premiers tomes, tous à huit euros. Par ordre croissant d’intérêt :

  • Peleliu nous ramène dans la seconde guerre mondiale en plein Pacifique sud, dans l’archipel de Palaos. Le récit est mené par un soldat japonais mangaka en dilettante qui raconte le massacre de son camp par les américains, qui avoisinent le site hautement stratégique. Ce premier tome, malgré un style minimaliste, ne prend aucune pincette et raconte la violence, le sang, les armes, la mort et l’angoisse du front. Grosse dissonance cognitive mais un témoignage édifiant tout de même.
  • Survivant, le reboot d’une autre série éponyme, est le plus shonen de la bande. Après une intro horriblement cliché (un jeu homme traverse un espace pour se retrouver dans un monde inconnu, en l’occurrence un îlot au milieu du reste du Monde noyé) on le voit faire preuve d’inventivité et d’abnégation pour survivre, amorcer sa propre partie de Minecraft grandeur nature et, peut-être, retrouver un jour la civilisation, pour l’instant aux abonnés absents. Le sentiment de progression porte ce premier volume, qui donne fort envie d’être suivi.
  • Enfin, Deep Sea Aquarium Magmell est le plus intéressant du lot. Il parle d’un jeune passionné des fonds marins qui se retrouve dans un gigantesque aquarium subaquatique. Dans ce premier tome, il passera de technicien de surface à quelque chose qui a l’air bien plus prometteur. DSAM est un petit voyage initiatique sur la faune des fonds marins, un outil pédago qui raconte, explique et fait un peu rêver. La couverture est sublime, et on attend la suite avec impatience. Bonne pioche !

Par, respectivement, Kazuyoshi Takeda, Akira Miyagawa et Kiyomi Sugishita.

À Nos Amours

La boucle est bouclée pour JP Nishi : il est retourné au Salon du Livre pour faire la promotion du tome 1 d’À Nos Amours. Dix-huit mois plus tard, il en publie le troisième et dernier tome, où il raconte la promotion du livre. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il met ça sur papier – spécialiste du manga autobiographique où il déroule les différences culturelles entre le Japon et la France. Déjà auteur de la saga À Nous Deux Paris chez Piquier, il conclut une autre saga qui raconte ses premières années de mariage et, surtout, sa paternité.

Apprêtez-vous à moult remarques sur l’inénarrable bisou bien français, et autres habitudes qui, pour nous, sont ancrées dans notre quotidien. Dans un format de série de saynètes, JP Nishi prouve que le lost in translation peut se faire dans les deux sens. Son côté ingénu est parfois déroutant pour des yeux français, notamment lorsqu’il fait la biographie du couple Macron, ou lorsqu’il raconte une scène très graphique autour d’une fausse couche.

Qui n’aime pas ce genre de récits de témoignages ? Tout amateur du Japon (ou toute personne aimant faire l’autocritique de la France, ou lire la page Wikitravel dédiée) devrait suivre JP Nishi et ses travaux, qu’on attend maintenant dans un registre un peu moins personnel.

Et sinon ? Le dernier tome de Gloutons et dragons est sorti, c’est un délice, foncez. Les fans de Lovecraft peuvent se rediriger vers l’adaptation des Montagnes Hallucinées, chez Ki-Oon. Achetez-en un, et multipliez automatiquement son tirage : le tome annuel de Sayonara Zetsubou Sensei est sorti chez Pika, et c’est toujours aussi dingue et verbeux. Et à ce stade, difficile de « vous faire découvrir » The Promised Neverland, mais son quatrième tome est un monstre de stress et d’angoisse, bien joué.