“Vous êtes de la vermine”. Depuis quelques jours, Netflix intensifie la campagne promotionnelle autour de son nouvel objet de télévision. La série des créateurs de Game of Thrones et Alexander Woo multiplie les affiches, bandes-annonces et extraits pour se rendre inévitable. La phrase qui apparaît sur les réseaux de communication du monde entier s’invite un peu partout, preuve de l’importance de la scène pour la narration. La scène finale fait évidemment écho à cette déclaration de guerre. On fait le point sur la fin du Problème à 3 corps.
Nouveaux prédateurs
Après avoir préparé leur arrivée sur Terre dans le plus grand secret, les Trisolariens décident de révéler leur existence lorsqu’ils découvrent que les humains sont capables de mentir. Comme Ye Wenjie, les Trisolariens n’ont plus foi en l’humanité, ne s’attendent plus à ce qu’une cohabitation soit possible. Cette civilisation, plus avancée technologiquement, considère que la race humaine n’est qu’une fourmi sous sa chaussure. Dans la version originale, ce n’est d’ailleurs pas le terme vermine qui est utilisé, mais “bugs”, les bestioles. Petits et vulnérables, les insectes sont à l’avant-dernier échelon de la chaîne alimentaire, tout en bas de la hiérarchie du vivant. Au travers de cette séquence, il s’agit pour le Problème à 3 corps de raconter comment l’espèce que l’on considère bien volontiers comme le dernier maillon de la chaîne alimentaire se comporte face à l’apparition de son premier véritable prédateur. Pour la première fois depuis des millénaires, les Hommes sont menacés par quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes.

La scène finale fait écho à ce qualificatif et lui donne vie. Lorsque Da-Shi invite Saul et Jin à le rejoindre, la vision d’une colonie d’insectes est un gage d’espoir. Malgré tous les efforts fournis par l’humanité pour en venir à bout, ces minuscules êtres continuent de vivre et de se multiplier. Ils s’adaptent à leur environnement, développent une résistance aux moyens chimiques utilisés pour les éradiquer. Ce n’est pas non plus un hasard si les insectes, particulièrement les sauterelles, comptent parmi les dix plaies de l’Égypte. En communauté, les insectes peuvent être synonyme de destruction.
Une stratégie pour vaincre ?
Et si l’analogie de Da Shi était aussi et surtout une piste à explorer pour assurer la survie de l’espèce ? Fin stratège, le policier pourrait bien avoir pointé du doigt la seule solution à ce problème a priori insoluble. Pour mieux comprendre la résonance de la séquence, il faut aller chercher du côté des comportements et de la nature des insectes. Ils sont nombreux. De nature, la vermine n’a comme seul objectif que d’assurer sa survie, pas en tant qu’individu, mais à l’échelle de la communauté. Pour résister aux différents prédateurs, les insectes misent sur la reproduction autant que le sacrifice de certains.
Chez les fourmis par exemple, il s’agit d’une organisation sociale basée sur la fertilité. L’eusocialité distingue ainsi les individus en fonction de leur capacité à se reproduire ou non. Les fourmis stériles protègent la colonie, s’occupent des petits, tandis que les fourmis femelles fertiles se chargent uniquement d’assurer le développement de l’espèce. Chaque individu suit méticuleusement ce qu’il doit faire, ne déroge jamais à la règle. La disparition du libre arbitre pourrait être une piste explorée par la narration du Problème à 3 corps.
L’espèce passe avant l’individu, une stratégie qui semble aussi être adoptée par Wade et ses équipes. Lorsque le bateau du Jugement dernier est découpé de toutes parts par les nanotechnologies d’Auggie, le directeur du projet “Escalier” ne fait que peu de cas des nombreuses vies (même des enfants) sacrifiées par une telle opération. Il n’aura aussi que peu de compassion pour le pauvre Will, envoyé dans l’Espace pour jouer les Ambassadeurs et peut-être même les cobayes pour les San-Ti.

D’un autre côté, la création du rôle des Colmateurs n’est pas sans rappeler celle d’un organisme très important au sein des colonies d’insectes : la Reine. Son autorité n’est que très rarement remise en question, elle est protégée de tous…comme Saul et ses comparses. Le reste de la ruche, de la fourmilière n’agit que pour assurer sa survie. Elle assure la stabilité de sa société jusqu’à ce qu’elle ait accompli sa mission. Lorsqu’elle est devenue trop vieille, elle est mise en exil avec quelques-unes de ses fidèles. Un sombre présage pour le personnage incarné par Jovan Adepo ?

L’ironie du sort
Ce que les spectateurs ne savent pas encore, c’est que le terme “vermine” pourrait tout aussi bien s’appliquer aux San-Ti eux-mêmes. Si l’auteur ne s’est jamais attaché à décrire précisément ces envahisseurs, un spin-off sorti en 2020 — approuvé par Liu Cixin — va répondre à la question que tous les lecteurs se posaient. Les San-Ti, Trisolarien dans les romans, y sont décrits comme des insectoïdes argentés. Reste à voir désormais si les créateurs de la série s’éloigneront de leur matériau de base, en présentant les extra-terrestres en bonne et due forme. Pour l’heure, aucune saison 2 n’a été officialisée, rien de bien surprenant lorsque l’on sait qu’il faut souvent plusieurs mois aux équipes du N rouge pour déterminer la rentabilité d’une telle manoeuvre. La partie est loin d’être gagnée pour Le Problème à 3 corps, qui n’a pas eu le succès espéré pour son premier week-end.