Autant on a revu les deux premiers Creed de Ryan Coogler un bon paquet de fois, autant c’était la première fois que l’on jetait un œil sur Creed III après sa sortie il y a trois ans (qui ne nous avait pas laissé un souvenir glorieux, voir notre critique). On a donc profité du fait que le film cartonne depuis son arrivée sur Netflix, en se plaçant sur le podium du top 10 (ses deux prédécesseurs y figurent également), pour tenter une séance de rattrapage et comprendre les raisons de notre désamour.
Pour rappel, il s’agit de la première réalisation de Michael B. Jordan, devenu depuis lauréat d’un Oscar, qui renfile les gants sans la présence de Sylvester Stallone, suite à des conflits avec l’un des producteurs. Quant à Ryan Coogler, il est resté dans les parages pour superviser le scénario. Sur le papier, en tant que gros fan de la licence Rocky et de celle-ci, on signait les yeux fermés.
Dans ce troisième opus, Adonis Creed a désormais atteint le sommet de la boxe. Il se retire avec femme, enfant et vie luxueuse. Jusqu’au jour où Damian Anderson (Jonathan Majors), un ami d’enfance, refait surface après plusieurs années en prison. Il espère encore accomplir son rêve, devenir champion du monde de boxe. Mais les blessures passées vont mener les deux hommes à s’affronter sur le ring.
Pourquoi le film se trompe d’antagoniste ?
Si Rocky a toujours eu des antagonistes iconiques pendant au moins quatre volets, Creed a choisi l’exact opposé. Non pas qu’il y ait des adversaires fades (et encore que), mais parce que l’objectif de ces films n’a jamais été de jouer au gentil et au méchant, c’était d’écrire son personnage. Dans le premier long-métrage, Creed affronte son nom. Dans le second, il confronte cet héritage tout en humanisant l’adversaire comme jamais film des deux sagas confondues ne l’aura fait. Dans le troisième, c’est son passé qui frappe à sa porte. L’ennemi n’a pas de visage sauf celui de notre héros dans le miroir.

Même lorsque Rocky touche au luxe, il y a toujours eu une sorte d’humilité, par ses proches notamment, comme s’il était cet éternel outsider, y compris au sommet. Creed 3 crée une forme de détachement envers Adonis puisqu’il a littéralement tout. On n’est plus chez le gamin qui veut se faire un nom et rien que dans le jeu de Michael B. Jordan, il y a une sorte de distance prise avec cet autrefois sans gloire. Si on lance ce troisième film sans voir les précédents, on aurait bien du mal à s’attacher à lui, trop parfait pour être vrai. On ne lui en veut pas d’avoir réussi, mais d’avoir la réussite ostensible, presque vantarde.
De l’autre côté, Damian est un gars qui a tout perdu après avoir voulu protéger son ami. Il revient avec un infime espoir que ce dernier pourrait l’aider à accomplir son rêve. Dans le premier acte du long-métrage, Damian est touchant, un pauvre type à la rue qui n’aura jamais sa chance pour le titre sans un coup de pouce du destin. Il est l’outsider, il est Rocky. Mais malgré le potentiel du bonhomme, on sent bien qu’Adonis y répond par obligation, par pitié, comme s’il préférait glisser ce passé sous le tapis.

On regrette presque que Creed 3 n’ait pas été une série pour construire cette relation, construire le personnage de Damian et approfondir celui d’Adonis. Parce qu’en l’état, lorsqu’intervient le premier twist, on a davantage la sensation qu’il s’agit d’un besoin scénaristique pour que le héros le redevienne et s’invente un méchant. Oui, soudain, Damian n’est plus un boxeur sauvage, c’est un tricheur, un menteur et son attitude change du tout au tout. Ce qui n’aurait pas été dérangeant si la durée du film n’obligeait pas le montage à opérer ce changement bien trop radicalement.
Qui a la plus grosse ceinture ?
On a le sentiment qu’on a deux films en un. La première partie où Adonis passe presque pour le prétentieux de l’histoire face au véritable outsider digne de la saga, puis une seconde où les rôles s’inversent, mais avec une certaine absence de nuance. Comme si on voulait nous forcer à aimer Adonis et détester Damian.

Là où Creed 2 nous montrait l’instrumentalisation d’un ennemi, Creed 3 le fabrique pour éviter que celui qui a sa tête sur l’affiche ne le devienne par une évolution naturelle du récit non consentie. Est-ce un combat ou une guerre d’ego ? La frontière est de plus en plus floue, d’autant que certaines séquences tendent à valoriser excessivement l’autosuffisance d’Adonis, comme si ses proches n’étaient plus une aussi grande motivation que lui-même. À une époque, Rocky et Creed racontaient une thérapie par le ring, une manière de grandir, d’expier, de se construire. Creed 3 ressemble davantage à un duel de qui fera pipi le plus loin entre deux gros masculinistes fragiles et aucun des deux ne mérite la victoire jusqu’à un quatrième opus ?
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