Je rebondis rarement sur une chronique récente, mais ce coup-ci, il y a matière : coup sur coup, Nintendo et Sony ont dévoilé leurs cartes : presque toutes pour Nintendo la semaine dernière à Amsterdam et une première main pour Sony avant-hier, lors de l’annonce au Japon de l’héritière de la PSP.

De nombreuses informations et stratégies dévoilées et qui augurent les 5 prochaines années du jeu-vidéo nomade, en plein chamboulement. Alors, Nintendo et Sony ont-ils des arguments électoraux assez fort pour obtenir un nouveau mandat de règne ? Réponses dans la suite.

…………………………

//PREVIOUSLY, IN…

Dans une chronique précédente, j’analysais ainsi ces nouvelles règles du jeu instaurées par les smartphones sur le terrain du gaming nomade et connecté. Vous pouvez réviser vos bases ou si vous êtes fainéants, je résume :

Dans sa grande quête de la convergence totale, le smartphone, après avoir absorbé les lecteurs MP3, les PMP, les appareils photo numériques entrée de gamme, les PDA et les GPS, le smartphone s’attaque donc au jeu-vidéo nomade.
Et s’il a longtemps souffert de la comparaison avec la DS et la PSP, ce dernier prend depuis 2 ans une ampleur inattendue et surtout massive : nouvelles jouabilités, nouveau mode de distribution, nouveau système de valeur monétaire des jeux, etc. En face, les consoles portables, tellement au chaud depuis plus de deux décennies, semblaient soudain en danger…

Alors, les choses ont-elles changé avec les dernières informations à notre disposition ?

…………………………

//NINTENDO 3DS : L’EUPHORIE RETOMBE

Premier élément de réponse le 19 janvier à Amsterdam avec les dernières infos attendues sur la console : date de sortie, prix, premier line up. Et il faut dire que ce fût une petite douche froide, qui a débuté quelques jours avant : autonomie en berne par rapport à ses ancêtres, zonage, rumeurs de mal de crâne généralisé durant les prises en main au Japon…

La presse européenne a pourtant été invitée en nombre pour tester la version définitive de la console et les premiers jeux en version démo. De côté, force est de constater que certains ont fait de vrais efforts. Nintendo évidemment, dont le Kid Icarus et les Nintendogs ont convaincu. Capcom a également impressionné techniquement : son Resident Evil et son Street Fighter IV n’ont pas grand-chose à envier aux versions de salon, résolution en moins, 3D en plus.

Ensuite, ce fût moins glorieux. Les portages à la va-vite étaient légions et nous avons donc pu nous rendre compte que l’effet 3D ne se prépare pas à la légère. Entre PES qui faisait effectivement mal à la tête dès que l’on bougeait la console d’un degré ou Dead Or Alive qui perdait facilement 60% de framerate dès que la 3D était active, il y avait de quoi se poser des questions.

La console reste intéressante de par son coté couteau suisse de jouabilité : pad analogique, double écran, tactile (au stylet, grrr), 3D, appareil photo stéréoscopique, réalité augmentée… Il y a de quoi imaginer des choses très novatrices et différentes. Pourtant, aucun des premiers jeux présentés n’est sorti du giron classique.

Et le bât risque de blesser là où on l’attendait : le prix des jeux d’oscillera entre 40 et… 60 euros ! À ce prix et avec pour le moment des reprises de grosses licences (et d’une qualité très disparate) j’en connais qui vont bien rire du côté de Mountain View et Cupertino… Car je le répète : le jeu vidéo comme la musique ou les films se dévalue. Plus personne ne veut, ne peux payer 60 euros pour une production quand de l’autre côté, les prix oscillent entre rien et 4,99 euros ! Vous me direz que les productions des consoles japonaises sont bien plus complètes. C’est vrai, pour le moment. Mais si elles n’évoluent pas et que côté mobile, la qualité et la complexité continuent d’avancer à pas de géant, cette règle ne pèsera plus.

La carte à jouer : c’est une carte, effectivement, qui ouvre sur les possibilités de réalité augmentée en 3D. Les démos présentées lors du hands à Amsterdam ont allumé pas mal d’ampoules dans la tête des gens. S’ils nous sortent un mélange de jeu de carte à la Gathering avec un Pokemon, c’est le jackpot assuré dans les cours d’école.

…………………………

//SONY NGP : FILLE MODELE

« Si vous offrez du contenu qui parle aux consommateurs, ils trouveront l’argent qu’ils ne pensaient pas avoir« . Jolie phrase, hein ? Cette Kutaragade vous est offerte par Jack Tretton, boss de Sony Computer Entertainment USA. Il parle évidemment de la PSP2, aka NGP, aka la grosse actu gaming / hi-tech de ce début d’année.

Et lorsque Sony est aussi confiant et arrogant, c’est qu’ils croient fort en leur produit (cf. la PS3), même si cela ne garantit pas son succès écrasant (cf. la PS3). En tout cas, cette nouvelle PSP, est arrivée armée. Et design en slide excepté, elle a confirmé toutes les rumeurs et fuites depuis 2009 : grosse puissance brute, doubles sticks analogiques, écran OLED haute résolution, 3G etc. Pour la totale, je vous renvoie vers les news dédiées.

Après l’excitation de l’annonce d’un nouveau produit, tout le monde s’est un peu calmé pour analyser cette nouvelle console Sony à tête reposée. Et force est de constater qu’elle est bien la fille de sa maman, ni plus ni moins. Même form factor (mais plus volumineuse et au poids non annoncé, aïe), même approche « Médias + Jeux Vidéo » ou « Potaburuentateinmento » :) D’ailleurs, la première bande annonce, un peu kitsch fait penser… Au trailer de la première PSP à l’époque.

Malgré les nouvelles technologies embarquées, ce conservatisme total s’est traduit par les jeux annoncés, globalement les sempiternelles licences maison. La démo d’Uncharted fut d’ailleurs assez parlante. Le jeu sera du même acabit, mais attention, on peut faire sauter Drake en touchant l’écran et en orientant la console, waouh… Oui, aucun développeur n’a encore pensé à faire sortir cette console des sentiers battus, alors que les kits de développement sont arrivés il y plus d’un an et demi chez certains…

Je n’ai jamais cru ou soutenu la philosophie gaming de la PSP, à savoir reproduire au plus près une expérience de jeu de salon. C’est forcément cool de se refaire un God of War dans le train ou un MGS à emporter, mais ce n’est pas cela qui décide le gamer. Les grosses ventes de la PSP et les faibles de jeux depuis son lancement (Monster Hunter excepté) montrent la limite de cette approche plus technique que créative. Et la PSP2 semble se tenir dans cette lignée de console puissante et proche de la PS3. Perso, je n’aurais ni les moyens ni l’envie de payer 70 pour Uncharted 3 et encore 50 ou 60 euros pour une « décli » portable, aussi jolie soit-elle.

La carte à jouer : son arrière train tactile. C’est clairement ce qui m’a le plus intéressé dans la NGP. Une surface tactile sur la face opposée à l’écran, c’est un système dont on parle depuis des années, particulièrement lorsque tout le monde se demandait ce que donnerait un iPod tactile. Les avantages sont en effet multiples : la plupart des doigts se trouvent sous la console et on peut effectuer des actions sans gêner ce qu’il se passe à l’écran, le principal problème des interfaces induites avec l’iPhone. Il y a vraiment de quoi inventer des jouabilités innovantes avec cette surface « invisible » !

Très ouverte et armée, la PSP2 a cependant envoyé un message traditionaliste : je reste la petite soeur portable de la PS3. Pour le moment, la NGP impressionne donc surtout avec sa fiche technique béton. Mais c’est une illusion.

…………………………

//LA COURSE, C’EST UNE QUESTION DE RYTHME

Car depuis que les téléphones veulent faire autre chose que téléphone, les progrès technologiques enregistrés par ces derniers sont monstrueux : vidéo, 3D, haute définition, chip graphique dédié, etc. Et surtout, le rythme des grands bonds en avant pèse : une fois par an, quand les consoles de jeux n’évoluent techniquement qu’une fois tous les 5 ans…

Ce rythme soutenu de montée en puissance n’a jamais autant été mis en lumière qu’avec l’annonce du processeur de la NGP : le Cortex A9 ARM Quad Core est déjà annoncé comme la future norme des téléphones en 2012 (la NGP sortirai fin 2011 au Japon), notamment comme base pour l’Apple A5 qui devrait animer les prochains iPad et iPhone. Reste à savoir quand : cette année pour l’iPad 2, en 2011 pour l’hypothétique iPhone 6 ? Et ce sera évidemment au moins aussi rapide côté Android.

L’argument de la puissance de la NGP est donc un feu de paille, un coup de pub à court terme. D’un point de vue purement technique, les consoles de Nintendo et Sony feront la course devant bien moins longtemps qu’auparavant et risquent même de passer pour obsolètes techniquement dès 2012, soit encore dans la première moitié de leur cycle de vie. Quand on voit qu’Epic annonce déjà que la 3DS n’est pas à la norme pour gérer leur Unreal Engine pour mobiles…
Reste alors l’argument des « vrais » jeux. Ce dernier reste une énigme : les RPG, gros jeux d’action et autres blockbuster sont-ils des arguments de vente suffisants, où les hardcore gamers ne sont-ils plus la cible en or ? La réponse des éditeurs est assez cinglante.

…………………………

//LE SYNDROME DES MAJORS DU DISQUE

Des annonces discrètes, mais groupées de grands éditeurs japonais ont en tout cas donné la tendance : Capcom, Sega, Square Enix et autres « historiques » ont annoncé récemment la même chose. Dans tous les cas, les développements pour consoles de salon et portable stagnera ou diminuera, quand les développements pour téléphones seront multipliés entre 200 et 1100% !

Ces tendances, Nintendo et Sony les connaissent. Et pourtant, ils continuent de s’accrocher à des valeurs de l’ancien régime : machines dédiées, supports propriétaires, jeux pleins pot… Cela commence à ressembler à l’attitude des majors de l’industrie de la musique face à la montée inexorable de la distribution numérique légale. Des majors bornées, car incapables d’abandonner leurs marges monstrueuses.

Sony a cependant fait un pas en avant avec sa PSP Suite, qui offrira aux mobiles (Android pour le moment) un émulateur PS One. Une bonne manière de tester le terrain du mobile, le constructeur y étant lui-même impliqué à travers Sony Ericsson.
Nintendo garde de son côté les écoutilles fermées et Satoru Iwata (président monde) a été clair : on ne trouvera jamais un jeu Nintendo sur une autre plate-forme qu’une console Nintendo. Au moins, c’est clair.

Ai-je changé d’avis depuis ma chronique précédente ? Non, j’en ressors même renforcé. Sony et Nintendo offrent des évolutions logiques de leurs consoles portables et dans un sens, on ne peut les blâmer pour cela. Mais on ne peut que les critiquer de faire la sourde oreille à ce qui se trame au dehors de leurs fenêtres : face à leurs évolutions se profile une révolution.

Vous connaissez la célèbre phrase de Louis XVI ? Au lendemain de la prise de la Bastille, il a inscrit dans son journal intime : « Aujourd’hui, rien. » Ca lui a coûté sa tête.

…………………………

“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”