Culture G(eek) : Tron, religion geek

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Par Pia le

Avec sa mythologie et son statut de film culte incompris des masses, Tron revient aujourd’hui prêcher la bonne parole à des milliers de geeks. Les ouailles seront sans aucun doute nombreuses à répondre à l’appel de la Grille, le paradis virtuel où tout informaticien de génie se transforme en héros des jeux du cirque version arcade. Baptisée Tron : l’Héritage, cette nouvelle itération du jeu se propose de vaincre là où son ainé a failli : réunir les initiés et le grand public autours d’un divertissement célébrant les joies des univers virtuels.

Sorti au début des années 80, le film Tron retranscrivait pour la première fois le plus fou des rêves de geek : voyager au cœur de l’ordinateur, dans un univers virtuel fantasmé, où les programmes sont humanisés et les programmeurs des dieux créateurs. Mais ce lieu baptisé La Grille tient plus du purgatoire que du paradis : les créateurs doivent y affronter leurs créations pour retrouver leur liberté. Mythe fondateur de l’imaginaire cyber au cinéma, Tron est toujours considéré comme une révélation par une génération de passionnés. Ces précurseurs fondus d’informatique y ont vu ce que le grand public a préféré ignorer ; un film novateur qui préfigurait la relation à venir entre cinéma et technologies de pointe. Images virtuelles, esthétique gaming, exploitation de bugs, les codes d’une culture émergente s’inscrivaient sur pellicule (aujourd’hui peu à peu remplacée dans les salles obscures par des copies numériques…). Il faut dire que son look définitivement kitsch et son concept assez pointu ont été considérés avec circonspection avant d’être très rapidement relégué au rang de film ringard.

// Le cinéma de demain ?

Sauf que l’histoire aura finalement donné raison à l’équipe de passionnés (parmi lesquels le dessinateur Moebius et la compositrice Wendy Carlos qui travaillera par la suite avec Stanley Kubrick…) derrière Tron. Aujourd’hui les univers virtuels ont la cote, depuis Matrix bien sûr mais aussi le film d’animation Ghost in the Shell. Le grand public se fascine pour l’univers dans la machine, lui invente une conscience, la lie à sa chair. Pire, l’utilisation d’images virtuelles s’est démocratisée au cinéma jusqu’à devenir un recours courant en post-production. En fait, l’union entre le septième art et les arts numériques est depuis longtemps consommée. Adaptations de jeux vidéo en film, inspiration du ciné dans les jeux vidéo, échanges de technologie… la porosité de ces deux supports créatifs n’est clairement plus à démontrer. C’est dans ce contexte ultra-favorable et pourtant complexe, entre avènement de la culture geek (aussi bien dans ses aspects technologiques que pulp) et crise identitaire d’ anciens nerds aujourd’hui gourous de la coolitude, que déboule Tron : l’Héritage.
Premier constat, c’est super kitsch, mais pas vraiment dans le bon sens du terme. Oui, les lumières froides, les surfaces glacées et les combinaisons en plastique ultra-moulantes témoignent d’un choix artistique assumé du réalisateur (de clips) Joseph Kosinski. Mais cette vision épurée du virtuel rappelle méchamment les années 2000 et moult films de SF plus ou moins convaincants de I, Robot à Ultraviolet, de Matrix à Equilibrium. On comprend et on voit le désir de continuité avec des années 80 aujourd’hui furieusement tendance, mais cette nouvelle composition manque de cohérence. En témoigne la Faille par laquelle les héros entrent et sortent de la Grille, texturisée dans une roche virtuelle luisante que ne renieraient pas les équipes d’Epic Games. Le résultat, patchwork maladroit fait de plastique, de métal et de sculptures Swarovski, manque cruellement d’âme.

// Enter the Grid

Pour ne pas sauver les meubles, le scénario exhibe son indigence. Les retrouvailles d’un père et son fils sur fond de conflit religieux entre des programmes endoctrinés et des formes de vie synthétiques innocentes passent assez lourdement. Du coup, Kosinski alourdi le propos en le bourrant de “spiritualité” de supermarché. En témoigne un Jeff Bridges pas vraiment habité, à mi-chemin entre le gourou raélien et le jedi ventripotent. Ce dieu déchu se dresse contre l’usurpateur, le programme CLU, reflet immatériel d’une trompeuse perfection. En fait, c’est le même en plus jeune.
Quant aux scènes d’action tant attendues, elles offrent une surprenante montée en puissance… pour s’écrouler à vingt minutes de la fin du film ! Les combats de disques ne manquent certes pas de nerf, et les Light Cycles plus félines et dangereuses glissent littéralement sur le sol de l’arène. En outre, la composition des Daft Punk (qu’on aperçoit en caméo) rythme élégamment l’ensemble ; quelque beats bien placés, une belle sensibilité dans le montage, et le cœur s’envole. On apprécie car on a envie d’y croire, à cet univers virtuel plus sombre et violent que par le passé. Cette geste d’un chevalier plus vraiment geek qui allie connaissances informatiques et condition physique paramilitaire effleure probablement des souvenirs enfouis chez une certaine génération qui a connu le BASIC et les jeux vidéo sur cassettes. Mais l’héritage est-il porté avec honnêteté ?

Nourri par deux décennies de films de Science Fiction, ultime itération d’un jeu d’arcade devenu univers cybernétique, Tron : l’Héritage est bien le dernier apôtre de Tron. Mais d’autres œuvres l’on précédé, avec plus de justesse, d’ambition et d’intelligence. Finalement, sa victoire ne serait-elle pas d’intéresser de nouvelles générations à l’original, mal-aimé ? Car c’est aujourd’hui qu’il faut revoir Tron ; apprécier ce qu’il avait de vraiment novateur, ses prises de position esthétique radicales, à la lumière du mouvement rétro-(gaming, futuriste…) actuel.