SF et cinéma français : une relation compliquée

Cinéma

Par Julien Paillet le

Si la SF vient moins vite à l’esprit que la comédie franchouillarde ou les drames d’auteurs lorsqu’on parle de cinéma français, elle possède néanmoins elle aussi une place particulière au sein de notre patrimoine cinématographique. Entre réussites artistiques, échecs commerciaux, ratages partiels et projets futurs, le Journal du geek vous livre un bref aperçu de l’état de ce genre mal aimé lorsqu’il est français.

Cela en étonnera sans doute certains mais le film communément désigné comme le tout premier film de science fiction de l’Histoire se trouve être français. Un prestige historique qui revient au mythique métrage muet en noir et blanc intitulé Le Voyage sur la lune. Sorti en 1902 et réalisé par George Méliès, cette histoire fantastique d’une dizaine de minutes révolutionne le cinéma grâce à la virtuosité de ses trucages et l’imaginaire déployé.

De cette date incontournable, reconnue de tous les spécialistes et historiens du 7ème art, on ne retrouve néanmoins aujourd’hui que peu de traces dans les œuvres audio-visuelles françaises proposées sur le marché. Comme si de ce riche héritage, on ne voulait plus vraiment en entendre parler, le condamnant dès lors à n’exister que sous la forme d’une formidable exception appartenant désormais à un temps révolu.

Il serait toutefois malhonnête de réduire l’Histoire du cinéma de science fiction de notre pays à la seule création de Méliès.

La planète sauvage

Ces dernières décennies, plusieurs exemples peuvent aisément être cités. Paris qui dort de René Clair en 1924, La fin du monde en 1931 d’Abel Gance, La Jetée de Chris Marker en 1962, Farhenheit 461 de François Truffaut en 1966, Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais en 1968, ou encore Lucy de Luc Besson en 2004. Des œuvres parfois inégales (Tykho Moon, 1996), parfois grandioses (La Planète Sauvage, 1973), qui constituent une indéniable alternative au tout-venant.

Comment expliquer alors le manque de popularité de ces films auprès du grand public et leur rythme de fabrication pour le moins anémique ? Première piste ici analysée, les métrages en eux-mêmes. Que nous apprennent-ils sur le problème ? Plus précisément, que valent-ils vraiment et quel est leur degré de visibilité ?

Tykho Moon

Le Dernier Combat (1983)

Premier long métrage de Luc Besson, Le Dernier Combat se déroule dans un monde post apocalyptique où la lutte pour la survie demeure l’enjeu principal. Très fortement inspiré par les deux premiers Mad Max de George Miller, le réalisateur de Lucy créé peut-être ici son œuvre la moins accessible. Utilisation du noir et blanc à une époque où les couleurs saturées et flashy dominent, absence notable de dialogue, sentiment de lenteur facilement perceptible pour beaucoup… Le métrage cumule tout simplement certaines des caractéristiques d’un film réservé avant tout à une minorité de spectateurs. Et non au plus grand public.

Plutôt très prometteur pour un premier long en dépit de ses partis pris anti-commerciaux, Le Dernier Combat échoue logiquement à imposer le genre au box office. Avec 279 139 entrées en France pour un budget d’environ 3 millions de francs, les recettes sont jugées décevantes. Malgré tout, le film remporte le prix spécial du jury au festival fantastique d’Avoriaz l’année de sa sortie. Une jolie distinction amplement méritée, pour un travail aussi personnel que sérieusement fabriqué. Celui-là même qui permet à Luc Besson durant les décennies suivantes de devenir progressivement le plus grand représentant dans le monde de la science fiction française.

Qualité du film : Bonne

Diffusion / exploitation : Faible

Accessibilité pour le grand public : Faible

Le Cinquième Élément (1997)

Si l’on considère que Le Dernier combat est à Besson ce que THX 1138 est à George Lucas, Le Cinquième Élément s’envisage dès lors comme le Star Wars du réalisateur de Nikita. Sans en posséder, loin s’en faut, l’impact, il  regroupe en revanche ses  spécificités. À commencer par son univers foisonnant et sa direction artistique dirigée par le grand Jean Giraud/Moebius (le dessinateur culte de L’Incal, Arzach, Surfeur d’Argent…). Le même qui inspira forcément Lucas et Un Nouvel Espoir dans les années 1970, époque à laquelle la célèbre revue Métal Hurlant dans laquelle Moebius travaillait s’évertuait encore à faire rêver les adorateurs d’imaginaires. Des concordances artistiques qui trouvent également leur origine dans la fameuse bande dessinée Valérian et Laureline de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Un joyau que Besson en personne adaptera des années plus tard au cinéma.

Cinquième plus gros succès de tous les temps d’un film français à l’étranger derrière Lucy, Taken 2, Taken 3 et Intouchables, Le Cinquième Élément assoit une double et pleine puissance. Celle de sa performance économique et celle du statut de son créateur. Sans équivalent encore maintenant, ce dernier poursuit cette domination, tranquillement installé dans un système (sa boite de production EuropaCorp) privilégiant les tournages en langue anglaise et les moyens colossaux capables de concurrencer directement les plus grosses machines Hollywoodiennes.

Qualité du film : Culte ?

Diffusion / exploitation : Excellente.

Accessibilité pour le grand public : Bonne.

Immortel, ad vitam (2004)

Auteur réputé de BD (La Foire aux immortels, La Femme piège), Enki Bilal passe à plusieurs reprises derrière la caméra au cours de sa carrière. L’occasion pour l’artiste en 2004 de mettre en scène Immortel, ad vitam. Un film à mi-chemin entre l’animation et le live action qui puise sa source d’inspiration dans la trilogie Nikopol, un ensemble de trois bande dessinées de Bilal lui-même. L’histoire, située en 2095 dans un New York où cohabitent extraterrestres, humains et autres synthétiques, fait quant à elle s’entremêler les destins de trois êtres extraordinaires. A savoir Horus, un dieu à tête de faucon, Jill, une femme aux cheveux et larmes bleus, et Nikopol, un dissident récemment échappé d’un pénitencier géostationnaire.

Produit pour la coquette somme de 22 millions d’euros, Immortel, ad vitam n’en rapporte même pas la moitié avec ses 997 393 entrées, soit environ 6 millions de recettes cumulées. Un léger souci de rentabilité qui s’explique par l’ambiance profondément déstabilisante de rêve éveillé de l’œuvre. Une caractéristique en grande majorité due au mélange des techniques opérées (motion capture, prises de vues réelles…) encore trop avant-gardistes pour l’époque et une esthétique globale aussi dépressive que merveilleuse.

Qualité du film : Bonne

Diffusion / exploitation : Bonne

Accessibilité pour le grand public : Faible.

Renaissance (2006)

En 2054, dans un Paris sous haute surveillance, Ilona Tasuiev, une jeune et magnifique scientifique, est kidnappée. Karas, un inspecteur de police spécialisé dans les enlèvements, est alors embauché par Avalon, l’entreprise qui emploie Ilona, dans le but de retrouver cette dernière. Mais rapidement, le policier se rend compte que la jeune femme se trouve être un élément central du protocole Renaissance, et par extension du futur du genre humain.

Exploité sur près de 90 copies contre 950 pour Les Bronzés 3 sortie la même année, soit une broutille compte tenu de l’ambition gigantesque du projet et de ses 14 millions d’euro de budget, Renaissance jouit du parti pris technique de l’animation en images de synthèses et en motion capture. Un choix très audacieux, tout comme l’utilisation du noir et blanc qui confère à l’ensemble une tonalité unique à rapprocher de Metropolis et Ghost in the Shell. Un pari de cinéma que l’on doit à la rencontre, lors de la fin des années 1990, entre le réalisateur Christian Volckman, le génie Marc Miance (pionnier de la 3D), et les deux scénaristes Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte.

Hélas, sans doute trop osé en terme de rendu visuel pour séduire le grand public, Renaissance ne convainc au moment de sa sortie que la critique et une partie d’amateurs. Et passe ainsi du statut de joyau précurseur à perle oubliée.

Qualité du film : Très bonne

Diffusion / exploitation : Faible

Accessibilité pour le grand public : Très moyenne.

Dante 01 (2008)

Dans la prison spatiale Dante 01, six des plus dangereux criminels des mondes environnants servent de cobayes pour des expériences sur le cerveau. Mais bientôt, une résistance se met en place autour de César, un diabolique psychopathe. Son contrôle se voit remis en cause lorsqu’arrive Saint George, un mystérieux prisonnier qui semble posséder un pouvoir hors du commun. En apprenant à maîtriser sa force, celui-ci va s’essayer à un miracle : changer la planète de feu Dante autour de laquelle il se trouve en orbite en un lieu hospitalier.

Plus de dix ans après La cité des enfants perdus qu’il co-réalisa avec Jean-Pierre Jeunet (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain), Marc Caro revient à la fin des années 2000 avec Dante 01. Un trip métaphysique qui rappelle Alien 3 pour son monde carcéral dans l’espace et 2001 l’odyssée de l’espace pour son final halluciné.

Avec ses six millions d’euros de dépenses et ses 46 298 entrées pour une exploitation sur une centaine de copies, le bide est total. Très vite retiré des salles en raison d’un accueil extrêmement défavorable, Dante 01 reçoit des critiques presse unanimement désastreuses. « Huis clos spatial avec des éclairs de philosophie boursouflée, Dante 01 sonne désespérément creux. Hors d’âge et pourtant démodé », écrit Télérama. Tandis que Chronic’art qualifie le travail de « nanar intergalactique en forme de trou noir dont Caro aura bien du mal à se sortir. » Des critiques meurtrières, qui sonnent un peu plus le glas du métrage en en oubliant ses fantastiques qualités plastiques. Triste et profondément injuste destin pour cet essai certes imparfait, mais éminemment recommandable.

Qualité du film : Honorable

Diffusion / exploitation : Moyenne

Accessibilité pour le grand public : Très moyenne

Des films réussis ?

Si les films de SF français sont généralement loin d’être artistiquement mauvais, ils ont en revanche souvent du mal à s’ouvrir au monde. La faute à de multiples facteurs tels que le budget, l’intention de l’auteur, les distributeurs et exploitants, un mauvais marketing et toute une politique de l’exception culturelle française.

L’affiche d’Eden Log de Franck Vestiel. Un trip sensoriel inspiré du jeu vidéo avec Clovis Cornillac. Convaincant pour les amateurs d’expérimentations, trop hermétique pour les autres.

Une aide financière du CNC présidée par Julia Ducournau (la réalisatrice de Grave) et accordée spécialement aux scénarios de genre (fantastique, science-fiction, épouvante) vient d’être lancée cette année. Un petit pas pour le 7ème Art français, un grand pas pour le futur ? Délicat de se prononcer, tant l’intention, aussi louable soit-elle, a encore tout à prouver.

 

Science fiction d’auteur ou bande libertine ? Sûrement un peu des deux dans cet ovni signé Jean-Marie et Arnaud Larrieu.

Vers un avenir incertain ?

À l’heure actuelle, la science fiction à la française continue de n’exister que sous la forme de rares tentatives, sans réussir à franchement s’imposer. Un constat qui soulève la question de la complexité de création des productions de genre.

Jean-Patrick Benes, réalisateur du film d’anticipation/action Arès, déclare d’ailleurs à propos de ce dernier : « On avait tous envie de faire le film mais c’était risqué parce qu’on ne fait pas beaucoup de films de genre en France et on ne sait donc pas s’il va y avoir un public. Ça signifiait qu’il fallait faire le film avec un budget réduit et on sait tous que faire un film d’anticipation ou d’action avec un petit budget, c’est possiblement faire un film cheap. Les gens sont habitués à voir des films américains à 100 millions de dollars, avec des effets spéciaux et des looks fabuleux, il fallait donc vendre quelque chose d’un petit peu neuf, avec une crédibilité esthétique. »

Arès et son Paris dystopique mis en image par Jean-Patrick Benes en 2016.

Si la crédibilité esthétique dont parle le cinéaste est au rendez-vous, cela n’empêche pas Arès d’être profondément marginal. Un travail qui se destine, à nouveau (et inévitablement ?), à un public de cinéphiles. Les seuls un tant soit peu susceptibles de connaître ne serait-ce que l’existence du film.

Seuls, adaptation cinéma en 2017 de la bande dessinée éponyme de Bruno Gazzotti et Fabien Vehlmann.

Jean-Patrick Benes poursuit : « Je trouve qu’on manque de films d’horreur, de films de science-fiction, mais qu’on a la chance en France, d’être bien financé : on produit 200 films français par an, là où en Italie ou en Allemagne, ils n’en produisent que 50. On a un système vertueux qui mise principalement sur des films d’auteurs et des comédies, mais ça marche. Il faudrait un peu plus de diversité, mais je suis ravi que l’on produise autant de films, que les gens puissent travailler très simplement et assez honnêtement. »

Du côté des futurs projets de cinéma SF français, rien ne semble fondamentalement changer. Dans les années à venir, on retrouvera peut-être un Lucy 2 et plus certainement des métrages à la genèse semée d’embûches. Parmi ceux-ci, le Ickerman de Raphael Hernandez et Savitri Joly-Gonfard. Une idée alléchante qui situe son récit dans une métropole futuriste où un professeur cinéphile s’inspire du cinéma et des héros qu’il admire pour changer le monde et sauver son meilleur ami. Dans la SF made in France, le juste milieu entre productions modestes et blockbuster reste cependant encore à trouver.