Pourquoi le vol de SpaceX vers l’ISS est-il si important ?

Espace

Par Antoine Gautherie le

En ralliant l’ISS avec sa fusée made-in-america, Space X a donné le top départ d’une course aux nombreuses conséquences technologiques, économiques, mais aussi éminemment politiques.

La capsule Crew Dragon, peu avant l’amarrage. (© Space X)

Ca y est. L’opération Crew Demo-2 est un succès.

Trois jours après une tentative avortée pour cause de météo capricieuse, SpaceX a frappé un grand coup : le premier vol habité du Crew Dragon, joyau de l’entreprise, a décollé samedi soir du Centre Spatial Kennedy, en Floride avec deux astronautes à son bord. Son équipage a depuis rallié l’ISS sans encombre. Certes, les voyages vers l’ISS sont aujourd’hui presque monnaie courante et SpaceX enchaîne les tests réussis depuis de longs mois. Mais ce vol pourrait bien rester dans les annales. On vous explique pourquoi.

Commençons par l’éléphant dans la pièce, ou plutôt les deux astronautes dans le cockpit rutilant du Crew Dragon. Si SpaceX est devenu coutumier des coups d’éclat technologiques, ses prouesses se cantonnaient cependant à des vols de test inhabités. Douglas Hurley et Robert Behnken sont les premiers êtres en chair et en os que l’entreprise transporte loin de la Planète Bleue. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeune titan de l’aérospatiale a mis les petits plats dans les grands pour que l’impression visuelle soit à la hauteur de l’événement. Des scaphandres élégants et épurés qui feraient passer les combinaisons traditionnelles pour des Bibendum, un habitacle spacieux et rutilant qui donne un coup de vieux à Soyouz… SpaceX a joué sa carte à fond. Le premier étage est une nouvelle fois venu se poser sans encombre sur une barge en pleine mer, agitée qui plus est. Et ce malgré une courte coupure de la retransmission au moment décisif qui n’a pas manqué de faire hurler les complotistes de tout poil. Cerise sur le gâteau, SpaceX a même pu faire étalage de sa toute nouvelle technologie d’approche et d’amarrage autonome, sans bras robotique, sur sa capsule Dragon.  En termes d’image de marque, le constat est sans appel : l’opération est un franc succès. Un point très important, alors que nous sommes à l’aube d’une seconde course à l’espace. Après tout, peut-on rêver meilleur décor que l’espace pour tourner une publicité ?

Bob Behnken et Doug Hurley dans les combinaisons Space X. (© Space X)

Top départ pour la seconde course à l’espace

Nous vous en parlions il y a quelques mois, l’espace s’ouvre progressivement aux activités commerciales et les entreprises concernées, conscientes des enjeux colossaux, se hâtent de placer leurs pions. Avec un lancement très médiatisé, parfaitement orchestré et réussi sur le plan technique, SpaceX se place de fait en tant qu’ acteur incontournable du secteur… à même d’attirer les investisseurs et les contrats dans un secteur amené à connaître une explosion sans précédent. Car pour la première fois ce voyage vers l’ISS est le fait d’ une société privée, ne dépendant pas d’un gouvernement comme la NASA ou l’agence spatiale russe. Dans la course à l’espace commerciale, il sera désormais difficile de faire sans SpaceX qui part avec une foulée d’avance sur ses concurrents comme Blue Origin ou Virgin Galactic. Sur la route qui mène aux étoiles, Musk a désormais le champ libre pour jouer le précurseur de l’espace commercial grand public, industriel et touristique.

Mais cette particularité ne suffit pas à expliquer à elle-seule l’engouement dont ce vol a fait l’objet. Pour le comprendre, il faut se remémorer tout un pan de l’histoire américaine. En pleine guerre froide, l’espace devient le terrain de jeu des russes et des américains. Ils s’y écharpent pour asseoir leur suprématie technologique. Si les premières heures ont été dominées de la tête et des épaules par les russes, c’est l’Oncle Sam qui s’en ira fouler le sol lunaire en premier – et par la même occasion, s’auto-déclarer vainqueur de la course à l’espace. Mais depuis ce point d’orgue, les américains connaissent quelques déboires et voient leur suprématie disputée. En effet, cela faisait depuis 2011 que le Soyouz était le seul et unique taxi disponible pour rallier la station spatiale.

Un soyouz russe.

Humiliant pour une nation qui affiche clairement ses ambitions dans le domaine. En lançant un équipage américain depuis le sol américain à bord d’un appareil américain, Elon Musk et Space X mettent fin à une longue période de mainmise russe sur le transport vers l’ISS. Un symbole fort qui suffit à refaire de l’espace un sujet politique de premier plan, chose qui n’était arrivée que très sporadiquement depuis la guerre froide.  “Launching America” (“Propulser l’Amérique”), même le slogan de l’opération en dit long. Tous les ingrédients du patriotisme à l’américaine sont bien là, et de là à y voir un slogan de campagne, il n’y a qu’un pas.

Le trampoline de Trump ?

D’autant plus que ce lancement a un goût de revanche Outre-Atlantique. En 2014, un diplomate russe narguait l’état du spatial américain, avançant que ces derniers pourraient avoir besoin d’un « trampoline » pour rejoindre l’ISS. Un pied-de-nez à laquelle Elon Musk a directement répondu après le lancement, affirmant que « le trampoline fonctionne » bel et bien. En plus de Musk et des autres acteurs du spatial, on peut aisément identifier un autre acteur important qui pourrait se servir de cette occasion comme d’un trampoline. Le Président Trump avait déjà plaidé en faveur d’une division spatiale de son armée, et pourrait parfaitement surfer sur cette vague de patriotisme technologique.Il n’a d’ailleurs pas manqué de s’enorgueillir de cette réussite pour son pays… Alors que côté Moscou, on explique « ne pas comprendre cette hystérie », dans la stricte tradition des relations diplomatiques russo-américaines. Si les perspectives de réélection de Trump avaient sérieusement pris du plomb dans l’aile – la faute, en partie, à cause de sa gestion de la crise sanitaire – on peut imaginer qu’il puisse trouver dans l’industrie spatiale un second souffle salvateur. Avec en prime un angle nationaliste tout trouvé pour une éventuelle campagne où il pourrait recycler les thèmes qui lui sont chers. Reste à savoir si le sulfureux américain sera le premier – n’en déplaise à Jacques Cheminade – à mettre l’espace au premier plan d’une campagne électorale majeure depuis plus de cinquante ans… et combien de participants se lanceront dans cette course.