Les voyages interstellaires pourraient empêcher les humains de se parler

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Par Antoine Gautherie le

Une étude parue dans le journal de l’Advanced Concepts Team de l’Agence Spatiale Européenne est arrivée à une conclusion très intéressante : la durée des voyages interstellaires pourrait bien faire évoluer le langage humain, à tel point que colons et terriens pourraient ne plus se comprendre ! Petit tout d’horizon de ce papier fascinant.

© Kellepics – Pixabay

Fermez les yeux une seconde, et imaginez. Après des décennies d’efforts, l’humain est enfin parvenu à réaliser un exploit digne des plus grandes œuvres de science-fiction : concevoir une véritable arche de Noé interstellaire, capable de mettre le cap sur une autre étoile voire même une autre galaxie, pour la coloniser, y prospérer, et recommencer. Une idée grisante, qui titille l’imaginaire de nombreux passionnés mais aussi de scientifiques très sérieux. Ces derniers planchent déjà sur différents scénarios envisageables : entre l’énergie, la nourriture, la reproduction et bien d’autres, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce ne sont pas les questions qui manquent pour se creuser la tête. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il existe également de très nombreuses problématiques en apparence très secondaires, mais qui se révéleront en fait fondamentales. Lorsque l’on parle de voyage interstellaire, cela implique forcément des temps de trajet extrêmement longs, qui dépassent de loin la durée d’une vie humaine : il faudra donc concevoir ce qu’on appelle un vaisseau générationnel. Cette dénomination illustre bien le fait que plusieurs générations de colons vont vivre et grandir en vase clos, dans un environnement par définition fermé; cela vaudrait en tout cas mieux pour les passagers. Mais sur le très long terme, cela pourrait donner lieu à des mutations importantes, qui pourraient potentiellement aller jusqu’à la spéciation en une nouvelle espèce différente de la notre. Et notre biologie pourrait bien ne pas être la seule à être ainsi transformée : avant le corps humain, il se pourrait bien que ce soit notre langage qui mute !

Le langage, une ressource souvent oubliée

C’est en tout cas ce que suggère une étude absolument fascinante menée par deux professeurs de linguistique des universités du Kansas et de l’Illinois du Sud. Selon eux, des colons qui reviendraient sur Terre après plus de dix générations passées loin de leur berceau pourraient tout à fait être complètement inintelligibles pour les Terriens, et vice versa.

© Steve Bidmead – Pixabay

De quoi transformer un sacré paquet de parties de Scrabble en bon gros Kamoulox, assurément. Cette idée en apparence saugrenue est pourtant appuyée par de nombreux exemples de tribus qui ont migré sur de grandes distances au cours de l’Histoire, et ont fini par développer une nouvelle culture en marge de celle d’origine. Andrew McKenzie, l’un des deux linguistes à l’origine de l’étude, l’explique ainsi dans un communiqué de presse :

« Si vous restez dix générations sur ce vaisseau, de nouveaux concepts vont émerger, de nouveaux problèmes sociaux vont survenir, les gens développeront des moyens d’en discuter, et ils deviendront partie intégrante d’un vocabulaire propre au vaisseau. Les gens sur Terre pourraient ne jamais être exposés à ces mots, à moins qu’il n’existe une raison de leur en parler. […] Et plus vous partez loin, moins vous allez parler aux gens de chez vous. Les générations passent, et d’un coup, il ne reste plus personne à qui parler, ni grand chose à leur raconter puisqu’ils ne l’apprendront que des années plus tard. »

Cela pourrait effectivement initier une vraie divergence entre les langues pratiquées sur Terre et au sein du vaisseau. Et jusque là, nous n’avons fait référence qu’aux langages parlés, mais la langue des signes, par exemple, serait tout aussi impactée pour les mêmes raisons. Ces questions sont d’autant plus importantes qu’elles ne relèvent pas simplement de linguistique, mais qu’elles pourraient bien poser devrais problèmes sociétaux. Une génération de colons qui reviendrait après un très long voyage pourrait avoir changé physiquement et culturellement à tel point que sans le langage pour communiquer efficacement, la différence pourrait être telle qu’elle aboutirait à une forte discrimination.

Un retour aux sources linguistique ?

Le duo de linguistes admet cependant volontiers ne pas disposer de toutes les réponses qui permettront de gérer ce phénomène. Ils proposent toutefois plusieurs pistes. En premier lieu, la structure sociale, l’organisation et l’environnement du vaisseau devraient reproduire relativement fidèlement les conditions sur Terre, car le langage évolue évidemment en fonction du contexte. Cela permettrait d’éviter le développement d’une caste à la mentalité “insulaire” au sein du vaisseau. Une autre façon de continuer à se comprendre, d’après les deux auteurs, serait de mettre en place des “standards grammaticaux solides” en amont ou de ruser en utilisant le dernier ancêtre commun des deux langages. “Ils pourraient parfaitement communiquer de la même façon que nous utiliserons le Latin – communiquer avec une version de la langue que plus personne n’utilise”, explique McKenzie. Vous l’aurez compris, en plus des aspects purement pratiques, cette grande question pourrait bien donner lieu à tout un spectre de grands dilemmes philosophiques annexes que cet article ne pourra pas couvrir tant le sujet mériterait un livre en plusieurs tomes, mais qui pourraient conditionner le devenir de notre civilisation.

La problématique n’est pas entièrement nouvelle et a déjà été abordée auparavant, même dans la fiction. On peut par exemple citer le sublime Papillon des Etoiles de Bernard Werber, ou encore le créole des belters dans la superbe série The Expanse : après des années reclus dans la ceinture d’astéroïde, ses habitants ont fini par développer un accent et un dialecte bien à eux, transmis de façon très convaincante par l’excellent Jared Harris.

Mais c’est en tout cas la première fois qu’une étude aussi poussée est réalisée sur le sujet. Il en découle une étude vraiment originale, unique en son genre, qui ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude de voir passer dans la multitude de papiers de recherche parfois assez génériques qui concernent l’espace et l’astronomie. Le genre de travaux qui donne à réfléchir, voire même à rêver, et le genre de lecture que l’on souhaiterait découvrir tous les jours !

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