Le directeur de l’ESA plaide pour une autonomie spatiale européenne

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Par Antoine Gautherie le

L'ESA a largement battu son record de candidatures pour sa prochaine promotion d'astronautes.

Nous pouvons certainement remercier notre Thomas Pesquet national, qui a du susciter quelques vocations à lui tout seul. © NASA–Bill Stafford

Depuis plusieurs mois, la course à l’espace nouvelle génération fait rage et le sujet resurgit très régulièrement. Les géants américains du secteur que sont SpaceX, Blue Origin et Virgin Galactic se livrent une lutte sans merci qui tient les passionnés en haleine. La Chine n’est pas en reste, et assemble sa propre station spatiale. Côté français, le public semble toujours aussi friand des aventures et de la vulgarisation de notre Thomas Pesquet national.

Difficile de dire lequel de ces facteurs joue le plus auprès de monsieur et madame tout le monde dans cet engouement grandissant pour l’espace. Mais ce qui est certain et démontrable, c’est que cette exposition suscite des vocations. Lors de sa dernière campagne de recrutement, l’Agence spatiale européenne (ESA) a ainsi récolté 22 589 candidatures !

Des candidats à la pelle et un processus de sélection drastique

C’est près de trois fois plus qu’il y a trois ans (8 143 candidats). Un chiffre qui donne le sourire à Josef Aschbacher, directeur général de l’institution. On le sent même un peu ému : “c’est, je dirais, presque un moment historique pour nous d’avoir autant de candidats qui veulent devenir astronautes. Je suis plus que satisfait, je suis absolument ravi de ces chiffres.

Évidemment, ces milliers de candidatures vont être triés sur le volet, selon des critères draconiens. Pour espérer être sélectionnés, les postulants devront justifier d’un niveau Master dans une branche des sciences correspondantes (biologie, physique, chimie, ou mathématiques). Ils devront aussi être dans une forme physique irréprochable, ne pas fumer, et maîtriser l’anglais à la perfection.

Autant dire qu’il n’en restera que très peu : entre quatre et six, d’après l’ESA. Au terme de leur entraînement, les heureux élus iront visiter la station spatiale internationale. Les plus talentueux pourront même caresser l’espoir de faire partie des expéditions vers la Lune, voire vers Mars. L’agence se laissera aussi un peu de marge de manœuvre en sélectionnant jusqu’à vingt réservistes.

Un vivier qu’il faut exploiter

Un engouement qui donne des idées à Josef Aschbacher : plutôt que de se satisfaire de cette excellente dynamique, le grand patron de l’agence aimerait capitaliser dessus. Il a ainsi fait part de son désir d’organiser un “sommet spatial européen” pour discuter de nouveaux programmes ambitieux… dont les vols habités.

Nous espérons que les politiciens au plus haut niveau remarqueront que beaucoup de nations vont dans l’espace, avec leurs propres astronautes”, explique-t-il en référence aux États-Unis, à la Chine et à l’Inde. “Ce que j’aimerais savoir, c’est, que veut l’Europe en termes d’exploration ? Où l’Europe veut-elle se placer dans ce paysage international ?” Un appel du pied non dissimulé envers les décideurs européens.

Josef Aschbacher, le directeur de l’ESA, plaide pour une émancipation spatiale de l’Union Européenne. © ESA

L’autonomie spatiale, composante clé de la politique de demain

Pour Aschbacher, le constat semble très clair : il est indispensable de mettre les moyens dès maintenant. “L’Europe doit acquérir son autonomie dans les voyages spatiaux habités, ou elle sera marginalisée en tant que puissance spatiale du 21e siècle”, se désole-t-il.

Les enjeux sont de cette autonomie spatiale sont énormes : il explique que prendre trop de retard sur cette question reviendrait de fait à laisser le leadership à la concurrence, comme cela s’est passé “pour les technologies de l’information, au profit de la Chine et des États-Unis”.

Une impasse d’autant plus regrettable que l’Europe “dispose de l’expertise.”, rappelle-t-il. ” Nous savons, et pouvons construire un vaisseau spatial adapté aux humains. Mais si nous n’investissons pas, nous serons exclus de la course.”

L’espace n’est pas qu’un espace de progrès scientifique : ça sera bientôt le théâtre d’une nouvelle économie aux proportions titanesques, et surtout, un critère majeur dans la crédibilité géopolitique des pays. À moins qu’il convienne désormais parler de spatiopolitique ? Quoi qu’il en soit, c’est une perspective qui inquiète l’ESA au plus haut point. Si l’Europe en tant que puissance politique n’est pas capable de suivre le rythme sur ces questions, c’est toute sa légitimité qui pourrait être remise en cause… avec des conséquences qui dépasseraient largement le cadre de la conquête spatiale.