Une prestigieuse institution scientifique polonaise a récemment défrayé la chronique dans son pays en classant le chat commun comme « invasive alien species ». Cette classification, qui repose pourtant sur des bases solides et pragmatiques, a pourtant suscité des réactions étonnamment vives chez une partie du public qui n’a pas compris les tenants et aboutissants de cette décision.
L’histoire relayée par l’Associated Press a commencé lorsque Wojciech Solarz, un biologiste de l’Académie Polonaise des Sciences, a intégré le chat à cette fameuse base de données des « invasive alien species ». Il est important de noter que le terme « alien » n’a pas du tout la même signification dans la langue de Shakespeare, qui sert de base aux publications scientifiques.
Une espèce “exotique” et “invasive“
Ce mot n’indique pas que les chercheurs considèrent le chat comme une espèce extraterrestre. Dans ce contexte, cela désigne tout être vivant (plante, animal, ou même microorganisme) non endémique, c’est-à-dire qu’il ne vit pas naturellement dans cet écosystème. Or, la majorité des études paléontologiques estiment que le chat a initialement été domestiqué au Moyen-Orient ; techniquement, il correspond donc à cette définition.
Le terme « invasive » est plus explicite. Il désigne quant à lui des animaux susceptibles de « causer des dégâts économiques et / ou environnementaux conséquents ». Il peut s’agir d’un problème de compétition avec les espèces locales, de dispersion de pathogènes, ou encore de prédation pure et simple.
C’est ce dernier point qui a motivé les chercheurs à intégrer le chat à cette liste. Car sous leurs airs d’adorables peluches, comme tous les félins, ce sont avant tout des prédateurs quasiment parfaits. La sélection naturelle les a gâtés en les dotant d’un tas d’armes redoutables ; entre leur agilité, leur rapidité, leur discrétion, ou encore leurs sens extrêmement développés, leurs proies ont des tas de raisons de se faire du mouron.

Un impact potentiel sur la biodiversité
Et ce n’est pas parce qu’ils sont domestiqués qu’ils vont remiser tout cet arsenal, loin de là. Tous ceux qui hébergent une de ces adorables machines à tuer ne le savent que trop bien ; s’ils en ont l’occasion, de très nombreux chats se feront un plaisir d’aller chasser des rongeurs ou des oiseaux.
Or, cette situation pose un vrai problème — et il ne s’agit pas seulement de la souris morte que votre compagnon abandonne parfois sur votre paillasson. Le souci, c’est que les chats sont tellement doués pour traquer les petites bêtes qu’ils peuvent avoir un impact non négligeable sur leur écosystème, même lorsqu’ils sont domestiqués.
De plus en plus de spécialistes souscrivent désormais à cette hypothèse. Cette étude de 2020, par exemple, estimait déjà que cet impact était significatif. Les chercheurs à l’origine de ces travaux suggéraient aussi qu’il pourrait avoir été sous-estimé à cause de leur statut d’animaux de compagnie. Des interprétations partagées par les académiciens polonais ; ils considèrent que le chat coche absolument toutes les cases de l’espèce exotique invasive.

Les défenseurs des chats montent au créneau
Malgré tout, cette décision a fait l’effet d’une bombe en Pologne. L’information a été massivement relayée, et après avoir été mâchouillée et recrachée à plusieurs reprises par les réseaux sociaux, elle a été considérablement déformée. Selon Solarz, certains observateurs leur ont carrément reproché de vouloir faire euthanasier toutes ces bêtes à poil.
L’affaire a pris des proportions telles que les intéressés ont répondu à une invitation à un débat télévisé dans l’espoir d’expliquer leur travail. Solarz était opposé à une vétérinaire apparemment assez médiatique, auteure d’un ouvrage sur la psychologie des chats.
Elle a rejeté les conclusions de l’équipe de Solarz, qui estime que les chats tuent chaque année environ 140 millions d’oiseaux en Pologne. Pour elle, les effets constatés sur la biodiversité sont uniquement attribuables aux conséquences de l’activité humaine. « Demandez-vous plutôt si l’Homme est sur la liste des espèces exotiques non-invasives », a-t-elle lancé dans une saillie citée par l’Associated Press.
Pas encore de consensus scientifique… et les chats s’en fichent royalement
Elle n’a pas entièrement tort ; l’humain a évidemment un impact majeur sur la biodiversité, et il est indiscutablement bien supérieur à celui du chat. D’autres chercheurs sont d’ailleurs aussi de cet avis; si vous souhaitez lire quelques bons arguments qui vont dans l’autre sens, nous vous proposons cette excellente tribune dont les auteurs décrivent une forme de « panique morale ».
Mais il faut aussi rappeler que les nuances sont importantes dans ce genre de débat. L’impact de l’un n’exclut pas forcément celui de l’autre, et les chats peuvent parfaitement avoir une influence en plus de celle de l’Homme. Et dans ce cas, cela ne veut pas forcément dire qu’ils représentent une armada de superprédateurs meurtriers en passe de décimer la biodiversité mondiale.
Animal de compagnie adoré ou pas, il est fondamental de tenir compte de toutes les éventualités pour éviter des biais de raisonnement dommageables ; dans tous les cas, seuls des travaux scientifiques strictement documentés pourront permettre de trancher.
Quoi qu’il en soit, les chercheurs ont tenu à rappeler qu’ils étaient « opposés à toute cruauté envers les animaux » et que leur classification était parfaitement conforme à la réglementation européenne. Enfin, ils insistent sur le fait que leur seule recommandation pratique est de limiter autant que possible les sorties de ces animaux pendant la période de reproduction des oiseaux.
En attendant un consensus, ce qui est sûr, c’est que ce débat n’empêchera pas les chats de n’en faire qu’à leur tête en allant croquer un oiseau de temps à autre !