Il fut une époque lointaine où l’on considérait les abysses comme une poubelle idéale : loin de tout, on croyait, à tort, qu’elles étaient vides de vie. Ainsi, entre 1946 et 1990, quatorze pays y ont donc coulé leurs déchets nucléaires, sagement scellés dans des barils de métal lestés au béton ou au bitume. Les États-Unis furent les premiers en 1946 au large de la Californie, puis la France, la Belgique, le Royaume-Uni, la Suisse et quelques autres emboîtèrent le pas. Sur plus de 80 sites répartis dans le Pacifique et l’Atlantique, on estime que des centaines de milliers de fûts ont été immergés.
Même si la pratique a été totalement interdite depuis 1993, les fûts sont toujours là et n’ont pas disparu par magie. Dans l’Atlantique Nord-Est, à quelque 1 200 km des côtes françaises, reposent encore 200 000 barils par 4 000 mètres de fond. Depuis les rares campagnes d’observations menées dans les années 1980, plus personne n’était parti vérifier ce qu’il était advenu de cette gigantesque décharge sous-marine, avant que le CNRS ne prenne le taureau par les cornes l’an dernier.
Plongée en eaux troubles
C’est pour cette raison que le plus grand organisme public de recherche français a lancé le projet Nodssum en 2025, accompagné par l’ASNR (Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection), une équipe de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), ainsi que plusieurs autres partenaires européens. Après une première campagne de cartographie à l’été 2025, une trentaine de chercheurs sont repartis en mer du 27 mai au 28 juin 2026 à bord du navire océanographique Pourquoi Pas ?, construit par Alstom Marine en 2005.
Ils sont également épaulés, pour pouvoir observer les fûts au plus proche, par le Nautile, légendaire petit sous-marin de poche jaune vif de l’Ifremer. Il est l’un des très rares engins habités au monde capables de descendre jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. Cela lui donne théoriquement accès à 97 % du fond des océans : une capacité hors norme, surtout quand on sait que la pression à ces profondeurs écraserait n’importe quel sous-marin militaire. En tout, il a effectué vingt plongées, qui lui ont permis d’atteindre les barils un par un et de scruter leur environnement.
D’après les premières analyses, plusieurs conteneurs sont en très mauvais état et d’autres ont carrément déversé leur contenu dans l’océan. Au plus près des barils, les chercheurs ont pu distinguer les différents matériaux de confinement employés jadis, des enrobages de béton ou de bitume censés retenir la radioactivité le temps que les fûts se dégradent.
Le problème, c’est ce qu’ils ont mesuré autour : des radionucléides (atomes instables qui rayonnent en se désintégrant), à des taux plus élevés que ceux qu’on attendrait dans un secteur vierge de toute pollution. Les taux relevés demeurent relativement faibles, suffisamment, en tout cas, pour que les scientifiques travaillent leurs prélèvements sans protocole de radioprotection particulier.
Un constat, au premier regard « rassurant », mais la mission ne pourra se conclure qu’une fois les échantillons rapportés à quai. En analysant tout ce qui a été au contact des fûts, les chercheurs pourront établir s’il y a réellement danger ou non, et savoir si la radioactivité des fûts est problématique d’un point de vue environnemental. Peut-être que les éléments qu’ils contenaient se sont dispersés dans l’eau, ont été capturés par les sédiments, sont passés dans les tissus de la faune abyssale, ou sont même remontés les maillons des réseaux trophiques. Nous verrons bien si la doctrine « loin des yeux, loin du cœur » suivie par les pionniers du nucléaire civil dans les années 1940 aura été sans conséquences, mais il faudra attendre encore quelques mois, le temps que les échantillons donnent leur verdict.
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