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Faire repousser les dents après leur chute : pourquoi cette idée n’est-elle plus de la science-fiction ?

Si vous en avez assez des devis dentaires qui ressemblent à un apport pour un crédit immobilier, l’avenir vous réserve peut-être une très belle surprise. Quand la médecine régénérative et la biotechnologie se marient, le miracle n’est jamais loin !

La santé bucco-dentaire est, pour des raisons financières, le premier poste de renoncement aux soins en France. Même si la réforme 100 % santé déployée à partir de 2019 a permis de démocratiser les couronnes en cas de perte d’une dent, dès que l’on commence à causer chirurgie lourde, c’est une autre histoire. Les implants, qui constituent pourtant la solution la plus pérenne, ne sont pas couverts par le panier de soins intégralement remboursé. Ainsi, pour remplacer une dent perdue, le patient doit mettre la main au portefeuille et débourser des milliers d’euros. Une politique de soins à deux vitesses parfaitement assumée et une logique comptable déconnectée des besoins de la population française, encore plus dans le climat inflationniste actuel.

Peut-être que nous verrons un jour le bout de cette impasse économique grâce aux dernières innovations de pointe en la matière, qui s’articulent autour de trois axes : la désactivation génétique au Japon, la culture d’organes aux États-Unis et la biominéralisation en Chine.

Le hack japonais : réveiller la troisième dentition via l’ARN

Lorsque nous sommes enfants, nos dents déciduales poussent, remplacées ensuite par nos dents permanentes, que nous gardons théoriquement jusqu’à la fin de notre vie. Mais nous possédons tous, enfouis dans nos gencives, les germes nécessaires à une troisième dentition, comme certains animaux. C’est une équipe japonaise qui a l’a découverte, dirigée par le professeur Katsu Takahashi, de l’Université d’Osaka ; une trouvaille partagée en décembre 2024, dans un article publié dans la revue Journal of Oral Biosciences.

Dans ce cas, lorsque nous perdons une dent, pourquoi une autre ne peut pas la remplacer ? Parce que le bourgeon (dent en formation sous la gencive avant sa pousse) est bloqué par l’action d’une protéine, baptisée USAG-1, qui agit comme un puissant inhibiteur de croissance. Pour faire simple, l’USAG-1 se fixe sur les protéines de morphogenèse osseuse pour les rendre inactives, comme un poids mort attaché à une cheville de coureur.

Pour empêcher cette inhibition, ces chercheurs japonais ont développé un anticorps monoclonal qui cible et de neutralise cette protéine. Le processus de croissance ainsi débloqué, les gènes responsables de la formation de la dentine (tissu minéralisé de la dent) et de l’émail (couche externe blanche de la dent) peuvent s’activer de nouveau.

Les essais cliniques humains, qui ont débuté fin 2024 après des tests probants sur des souris et des furets, visent une commercialisation de ce traitement dès 2030. « L’idée que l’être humain ne possède que deux séries de dents est une simple idée reçue. Nous conservons en nous un “kit de secours” génétique, il suffit de savoir comment le réactiver », explique le Dr Takahashi.

Organoïdes et émail liquide : la bioingénierie appliquée aux soins dentaires

D’autres équipes ailleurs dans le monde planchent également sur ce problème, notamment des chercheurs de l’Université de Washington, qui ont réussi à créer, en laboratoire, des organoïdes dentaires. Ce sont des dents vivantes miniatures, cultivées à partir de cellules souches, qui peuvent synthétiser de l’émail toutes seules.

Au lieu de simplement boucher un trou avec un matériau inerte, ces structures multicellulaires imitent le développement embryonnaire : elles stimulent les améloblastes, des cellules spécialisées chargées de sécréter les protéines qui durcissent pour former l’émail. À terme, l’idée est d‘implanter ces organoïdes dans les cavités pour qu’ils réparent la dent de l’intérieur en produisant une nouvelle matière organique parfaitement intégrée.

La Chine aussi est de la partie, grâce aux travaux d’une équipe de l’Université de Zhejiang, qui a publié en 2019 cet article dans la revue Science Advances. Ils sont parvenus à mettre au point un gel à base de phosphate de calcium stimulant le processus naturel de biominéralisation. C’est par ce processus que les cellules forment l’émail et la dentine, formant des structures solides à partir d’ions calcium et phosphate. Appliqué sur une zone endommagée, il permet de recréer une couche d’émail de 3 micromètres d’épaisseur.

« La structure et la robustesse de l’émail que nous avons synthétisé sont rigoureusement impossibles à distinguer du tissu naturel. Notre ambition est de proposer une alternative biologique aux plombages actuels, qui utilisent des matériaux totalement étrangers à notre organisme. Si le calendrier est respecté, les premiers tests sur l’humain pourraient débuter d’ici un à deux ans », explique le Dr Zhaoming Liu, co-auteur de l’étude.

Il apparaît assez évident que ces trois traitements sont encore au stade embryonnaire et que leur démocratisation ne se fera pas en un claquement de doigts. Il ne faut pas se leurrer : les premières thérapies régénératives seront facturées au prix fort, réservées à une patientèle capable d’assumer des coûts de recherche et développement stratosphériques. Sans compter qu’elles devront traverser le labyrinthe réglementaire européen et français, plus tortueux qu’en Asie ou qu’aux USA. Avant d’espérer une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM), ces innovations devront valider des essais de Phase III sur des cohortes de milliers de patients pour garantir que la repousse dentaire ne s’accompagne d’aucun effet secondaire. Nous pouvons donc nous attendre, de manière assez réaliste, à ce qu’aucune de ces trois innovations ne soit disponible chez nous avant le milieu de la prochaine décennie.

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