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Base lunaire : la NASA publie son premier document officiel présentant la construction d’un avant-poste humain

Pour une fois, il ne s’agit pas d’un sombre concept art en provenance d’une start-up ou d’un think-tank qui fait des plans sur la comète. C’est un plan complet en provenance de la NASA ; ce qui ne signifie pas pour autant que tout ce qui y est décrit sera effectivement réalisable dans les délais annoncés.

C’est un sujet qui revient régulièrement sur la table, mais jamais la NASA n’avait proposé de réelle roadmap écrite pour la suite du programme Artemis, qui vise à établir une présence durable de l’Homme sur la Lune. Jared Isaacman avait bien évoqué sa « mini-ville sur la Lune » au mois de mars devant les médias lors de l’évènement Ignition, sans toutefois fournir le moindre document technique à l’appui.

L’agence américaine s’est décidée à publier un document de neuf pages sous forme de PDF, baptisé Moon Base, qu’elle présente comme pouvant « orienter [les] investissements dans la recherche, la technologie et les infrastructures afin de concrétiser la base lunaire ». Attention : il ne s’agit pas d’un guide prêt à l’emploi qui décrit la base telle qu’elle existera, mais plutôt d’un cadre architectural qui fixe les capacités à développer et les conditions à réunir pour qu’elle soit édifiable. Encore fortement dépendantes de plusieurs contraintes budgétaires et technologiques, les perspectives décrites ici ont au moins le mérite d’exister sur le papier.

Trois Phases Bases Lunaires
Infographie présentant les différentes phases de l’établissement de la base. © NASA

Un plan en trois phases

Ne vous imaginez pas cette « base » comme une station digne d’un film de SF posée sur la surface lunaire. Au départ, seuls quelques modules pressurisés pour accueillir les équipages seront présents, installés à proximité de systèmes de production d’énergie et d’antennes de communication. Autour, des rovers feront la navette pour transporter du matériel, inspecter les installations et prospecter les ressources. Mission après mission, d’autres éléments viendront s’ajouter, jusqu’à former un vrai ensemble de plusieurs édifices. C’est une base donc, mais pensée comme un prototype, appelée à se densifier avec le temps.

C’est précisément ce que décrit la Phase 1 du programme, dont les premières missions sont programmées dès 2027. Durant celle-ci, ce sont 25 lancements qui déposeront environ 4 000 kg de matériel en surface, sans qu’un seul astronaute ne soit du voyage. L’essentiel du fret se composera de rovers autonomes chargés de cartographier le terrain avec une précision suffisante pour identifier les futurs sites d’installation : une étape non négociable dans une région où la topographie est aussi accidentée. Le document exige qu’ils soient capables de « manipuler des charges de 100 kg », de « conduire des reconnaissances à distance » sans assistance humaine depuis la Terre.

En parallèle, des démonstrateurs énergétiques devront prouver qu’un système peut générer et stocker 5 kW tout en survivant à plus de 120 heures d’obscurité consécutive (soit une nuit lunaire partielle), pendant laquelle toute production solaire s’arrête et les températures plongent aux alentours de -200 °C. Sans cette validation, les phases suivantes sont techniquement bloquées.

La communication avec la Terre, elle, reposera sur deux constellations de satellites de relais en orbite lunaire, conçues pour assurer « plus de 500 mégabits par seconde », une bande passante indispensable pour piloter à distance des systèmes robotiques complexes sans latence. Des balises de navigation dédiées au pôle Sud compléteront le dispositif, le GPS terrestre n’ayant évidemment aucune couverture dans cette région.

Ce n’est qu’à partir de la Phase 2, en 2029, qu’arriveront les premiers équipages. Sur l’ensemble de celle-ci, les différents lancements déposeront 60 000 kg de matériel en surface (en plusieurs fois) grâce à une montée en puissance des alunisseurs commerciaux, dont la capacité individuelle passe à 5 tonnes par mission. C’est ce volume de fret qui rend les premières rotations habitées viables, à raison de deux par an.

C’est à ce stade qu’une « vraie » infrastructure de base prendra forme : fabrication de modules d’habitation pressurisés capables d’accueillir un équipage « pour une durée d’un mois ou plus », de systèmes de gestion des déchets et des équipements médicaux permettant des opérations « indépendantes de la Terre ». Le document insiste sur ce dernier point : à cette distance, une évacuation médicale en urgence est impossible, les protocoles doivent donc permettre de gérer les crises sur place.

La Phase 3, prévue à partir de 2032, engage 29 lancements supplémentaires pour un total de 150 000 kg déposés en surface, soit une infrastructure suffisamment étoffée pour qu’elle soit considérée comme sédentaire et permanente. Ce changement de statut pose un problème logistique et technique que les phases précédentes n’avaient pas à résoudre dans cette mesure : la base doit fonctionner seule entre les rotations d’équipages, parfois pendant plusieurs semaines.

Il faudra donc des systèmes robotiques suffisamment aboutis, qui puissent entretenir les installations, maintenir les alimentations électriques, communiquer avec la Terre en cas de problème technique ou décharger les alunisseurs. La base devra rester vivante et fonctionnelle, même si personne n’y est présent : un ensemble d’infrastructures semi-autonomes où modules et robots seront interdépendants.

Un projet viable ?

Tout cela, c’est bien beau, mais peut-on considérer ce document avec sérieux ? Oui, dans la mesure où il émane tout de même de la NASA et que rien dans ce document ne ressemble à une plaquette commerciale. Les lacunes techniques y sont listées assez froidement (robotique autonome, interopérabilité entre systèmes développés par des dizaines de partenaires différents, extraction de ressources in situ, production énergétique), les prérequis techniques y sont énoncés, les dépendances entre les trois phases sont clairement établies.

Une honnêteté à double tranchant, puisque ces lacunes nous placent devant le fossé abyssal nous séparant de ce que la NASA et ses partenaires savent faire, de ce qu’ils doivent apprendre à faire.

Pour rappel, 2032, c’est dans six ans et le premier astronaute à fouler le sol lunaire depuis Apollo n’a pas encore décollé. Le programme demande d’enchaîner, dans ce court délai, la validation de dizaines de technologies inconnues, le renforcement d’une industrie commerciale lunaire et la coordination de partenaires internationaux sur des standards qui n’existent pas encore. Alors oui, c’est ambitieux dans le bon sens du terme, mais c’est aussi, en toute objectivité, un calendrier que les faits récents du programme Artemis n’invitent pas à tenir pour acquis.

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