L’imagerie médicale moderne est née de découvertes qui se sont concentrées sur moins d’un siècle. En 1895, le physicien allemand Wilhelm Röntgen découvrit par accident les rayons X, et effectua la toute première radiographie humaine de l’histoire. Près de huit décennies plus tard, dans les années 1970, le secteur connut sa seconde effervescence en l’espace de trois ans. Deux américains, Raymond Damadian, et Paul Lauterbur, respectivement médecin et chimiste, réalisèrent les premières images par résonance magnétique (IRM) entre 1971 et 1973. Durant la même période, Godfrey Hounsfield, ingénieur électricien britannique, mettait au point le premier scanner à tomodensitométrie, le CT-scan, en 1973. L’échographie en temps réel suivit peu après, en 1975, dernière grande révolution technologique d’une décennie d’une fertilité exceptionnelle.
Depuis ce dernier bond en avant, le secteur a connu un demi-siècle de perfectionnements incrémentaux sur les mêmes bases physiques, sans qu’aucun nouveau paradigme d’imagerie médicale ne voie le jour. Un paysage relativement figé, dans lequel la start-up Midjourney a décidé de s’inviter. Oui, la même qui lança sur le marché son générateur d’image par IA surpuissant en 2022, qui a conquis le monde créatif, et en 2025, son modèle dédié à la vidéo, Video Model (V1).
L’entreprise, fondée par David Holz, a annoncé hier, le 17 juin, qu’elle a créé une nouvelle division interne, nommée Midjourney Medical et un scanner, le Midjourney Scanner. Prétendue révolution basée sur une technologie baptisée « Ultrasonic CT » (tomographie par ultrasonographie computationnelle plein corps), il fonctionne uniquement par ultrasons et il ne lui faut qu’une seule petite minute pour scanner un corps humain entier. Bluffant, mais comme vous allez le voir, Midjourney semble se soucier de la santé de ses « patients » à peu près autant qu’elle se souciait des droits des artistes qu’elle a allègrement pillés.

Dans les entrailles du Midjourney Scanner
En novembre 2025, Midjourney signa un partenariat avec Butterfly Network, une entreprise américaine spécialisée dans la miniaturisation des capteurs ultrasonores sur puce en silicium. La firme avait déjà fait progresser d’un pas de géant l’échographie portable en 2018 en gravant des transducteurs ultrasonores sur des puces CMOS (Complementary Metal-Oxide-Semiconductor). La même technologie que nous retrouvons aujourd’hui sur les capteurs photo de nos smartphones, dont Midjourney a a acquis une licence exclusive d’exploitation.
En tout, 40 de ces modules ont été intégrés dans l’anneau de tomographie de son scanner, qui se présente comme un cercle rigide fixé à l’intérieur d’une capsule cylindrique remplie d’eau. Le patient monte sur une plateforme motorisée qui s’enfonce dans cette capsule à une vitesse de 5,5 cm/s, lui faisant traverser cet anneau de haut en bas.
Sa paroi intérieure concentre 358 400 transducteurs microscopiques qui envoient des impulsions ultrasonores à travers le corps du patient sous des centaines de milliers d’angles différents, et capte les échos que les ondes renvoient après avoir traversé chaque couche de tissu rencontrée sur leur trajectoire. L’eau qui remplit la capsule assure la conductivité entre l’anneau et la surface corporelle, comme le gel qu’on passe sur la peau avant une échographie.
A technical dive inside our new “Midjourney Scanner” pic.twitter.com/wJBHz2O7ro
— Midjourney (@midjourney) June 18, 2026
Une fois émises, les ondes ultrasonores se déforment et « rebondissent » entre deux tissus de densité ou de rigidité différentes. En analysant mathématiquement la déformation de la totalité des échos captés, le scanner peut reconstituer une carte tridimensionnelle de toutes les structures traversées par les ondes : muscles, tissus adipeux, organes internes (foie, reins, rate, pancréas), réseaux vasculaires, etc.
Même si le scan ne dure, selon les dires de l’entreprise (voir post sur X ci-dessus), que 60 secondes, le volume de données généré est vertigineux : 17 gigaoctets de données brutes par seconde, et 40 gigaoctets nécessaires pour reconstruire une seule coupe transversale du corps. Pour avaler ce torrent d’informations, Midjourney a embarqué dans sa machine un calculateur d’une puissance brute de deux pétaflops qui redistribue la charge de calcul vers des clusters de milliers de processeurs.

C’est pour cette raison qu’une telle machine n’existait pas : le principe physique de la tomographie par ultrasonographie computationnelle était connu, mais aucun acteur du secteur (Siemens, GE et Philips,) n’avait encore les moyens de convertir ce déluge de données pour en faire une carte 3D entière.
La médecine préventive habillée en expérience premium
Pour contourner la FDA (Food and Drug Administration) et les contraintes réglementaires qui s’appliquent aux dispositifs médicaux de ce genre, Holz a joué le petit filou. Ses scanners ne seront pas considérés et vendus comme tels ; l’entreprise ne les vendra d’ailleurs pas du tout aux hôpitaux, aux cliniques, aux cabinets de radiologie et autres centres d’analyse. Non, à la place, Midjourney déploiera son propre réseau d’établissements grand public, les Midjourney Spas, dont le premier ouvrira ses portes à San Francisco, d’ici fin 2027.
En se positionnant sous la directive FDA sur les appareils de « bien-être général » (General Wellness), Midjourney s’épargne ainsi les procédures d’homologation applicables aux vrais dispositifs médicaux qui fournissent des diagnostics. Un labyrinthe réglementaire qui lui aurait coûté des millions de dollars supplémentaires et se serait étalé sur de longues années.
Une stratégie pour le moins discutable, car le scanner produit tout de même une carte 3D à une résolution sub-millimétrique, qui ressemble, qu’on le veuille ou non… à un examen médical déjà existant : l’IRM corps entier. Même si celle-ci utilise un champ magnétique géant et non des ultrasons, le résultat est fonctionnellement identique : une cartographie anatomique complète qui révèle masses, anomalies vasculaires, lésions et variations tissulaires.
Si son scanner détecte quoi que ce soit, Midjourney laisse au client l’entière responsabilité de ce qu’il en fera. Un désengagement que l’entreprise assume pleinement sur son blog en présentant ses spas, avec une désinvolture insupportable. « Ce doit être un endroit où vous aimez vous rendre, que ce soit seul ou avec des amis. Il doit être accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Les scans ne sont qu’un effet secondaire ». Sous entendu : nous vous vendons une expérience de « divertissement médical », pour le reste, débrouillez-vous.
La suite du blog est encore plus instructive. « Nous voulons en faire un endroit agréable, un lieu où vous aimeriez vous trouver, même s’il n’y avait aucun scanner », poursuit l’entreprise. Un endroit agréable qui est aussi, et surtout, une machine pour constituer ce que Midjourney appelle elle-même « une immense bibliothèque de données sur votre santé ». Aucune ligne du blog ne s’attarde sur ce que la firme compte en faire et à qui elle appartiendra.
Une « omission » qui détonne avec le reste du blog, où Midjourney n’hésite pas à avancer des chiffres spectaculaires pour survendre sa technologie et justifier son projet : elle promet « 30 % des décès évités », « 50 % des coûts de santé réduits » grâce à ses scanners. Quand elle veut convaincre, elle n’a aucune hésitation à balancer des jolis chiffres, mais lorsqu’il s’agit de la confidentialité des données, elle a simplement déclaré que les détails viendront « à l’approche du lancement ».
Pour l’avenir, elle voit grand : d’ici 2028, elle prévoit d’ouvrir de nouveaux spas dans d’autres grandes villes partout dans le monde, avant d’atteindre d’ici 2031, l’objectif de 50 000 appareils pour un milliard de scans par mois. Elle vise évidemment une clientèle fortunée, des technolâtres qui n’ont pas à se soucier de leurs fins de mois, inquiets pour leur santé.
Même si elle ne le dit pas clairement, toutes les preuves sont sous nos yeux : le premier spa ouvrira près d’Union Square, l’un des quartiers les plus chers des États-Unis. Tout le vocabulaire employé empeste le marketing bien-être premium : les spas seront équipés de jacuzzis, de saunas, de bains froids et de « bassins baignés de lumières dorées ». Pourtant, elle assure que « l’essentiel est que cette technologie soit accessible à chacun » : sacrée couleuvre qu’elle essaie de nous faire avaler là. Sa technologie de scanner, est certes, révolutionnaire d’un point de vue technique, mais n’a finalement pas grand-chose à voir avec la médecine ; disons plutôt qu’elle s’apparente à un jouet de luxe pour ultra-riches. Midjourney a fait sa fortune en en entraînant ses modèles sur des œuvres d’artistes sans leur consentement, une pratique qui lui vaut toujours plusieurs procès en cours aux États-Unis. Il serait très naïf de croire qu’elle ne construira pas, cette fois légalement et avec le consentement de ses futurs clients, des données biométriques grâce à ses spas qui l’engraisseront encore davantage.
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