Vu du ciel, Batagaika a tout d’un décor de science-fiction. Cette immense entaille dans le sol sibérien est d’ailleurs régulièrement surnommée « porte de l’enfer ». Mais aucun météorite ni volcan ne se cache derrière le phénomène.
Un congélateur préhistorique qui se vide
Batagaika est en réalité un gigantesque effondrement provoqué par le dégel du pergélisol. Les scientifiques parlent de glissement rétrogressif dû au dégel. Lorsque la glace contenue dans le sol fond, le terrain perd sa solidité : il peut passer d’une consistance proche du béton à celle de la « boue humide», explique le chercheur Roger Michaelides au site How Stuff Works.
Et Batagaika est un beau morceau. La dépression couvre environ 81 hectares, s’étend sur près d’un kilomètre et atteint une cinquantaine de mètres de profondeur. Entre 1991 et 2018, sa superficie a presque triplé. L’origine du phénomène remonte aux années 1950 et 1960. La déforestation menée dans cette partie de la République de Sakha a privé le sol de sa couverture végétale. Davantage exposé au soleil, le pergélisol a commencé à dégeler.
Un ravin s’est formé, puis le processus s’est entretenu tout seul : chaque effondrement expose une nouvelle portion de sol gelé, qui peut à son tour fondre durant l’été. Dans certaines zones, la dépression progresserait aujourd’hui de plusieurs dizaines de mètres par an.
Une étude publiée en 2024 estime que 35 millions de mètres cubes de terrain ont été mobilisés depuis les années 1990. Batagaika rejetterait aussi entre 4.000 et 5.000 tonnes de carbone par an. Le dégel permet aux microorganismes de décomposer la matière organique jusque-là prisonnière du sol, ce qui libère des gaz à effet de serre. Et plus le climat se réchauffe, plus le pergélisol fond.
Batagaika a tout de même un intérêt pour les scientifiques : en reculant, le pergélisol dévoile des couches de terrain restées gelées pendant des dizaines, voire des centaines de milliers d’années. En 2018, des chercheurs y ont découvert un poulain vieux d’environ 42.000 ans, avec sa peau, ses poils, sa queue et ses sabots encore préservés. L’animal a même fourni le plus ancien échantillon de sang liquide alors connu.
En 2024, un bébé mammouth vieux d’environ 50 000 ans a également été retrouvé dans un état de conservation exceptionnel. La « porte de l’enfer » n’a en tout cas aucune raison de se refermer bientôt. Tant que les températures permettront au pergélisol de dégeler et qu’il restera du terrain gelé devant elle, Batagaika devrait continuer de s’étendre.
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