Pendant des décennies, l’histoire va ressembler à une légende urbaine. On raconte que le constructeur aurait enterré des millions de copies de E.T. l’extra-terrestre, l’un des plus gros échecs de l’histoire du jeu vidéo. En 2014, une équipe d’archéologues va finalement creuser le site. Elle va bien retrouver des cartouches Atari. Mais la réalité est un peu différente de la légende.
- En 1983, Atari a enterré environ 728 000 cartouches de jeux vidéo dans le désert du Nouveau-Mexique, dont une partie d’E.T. l’extra-terrestre.
- L’enterrement était une liquidation de stock due à la saturation du marché, et non une manœuvre fiscale ciblée.
- En 2014, une fouille a confirmé la légende, mais a révélé que les cartouches d’E.T. ne représentaient qu’environ 10 % du total.
Un jeu développé en cinq semaines
L’histoire commence avec E.T. l’extra-terrestre, adaptation du film de Steven Spielberg sorti en 1982. Atari obtient les droits dans des conditions particulièrement coûteuses et doit surtout faire vite pour profiter des ventes de Noël, le jeu doit être prêt en quelques semaines.
Le développement est confié à Howard Scott Warshaw, déjà auteur de Yars’ Revenge et de Raiders of the Lost Ark. Il dispose officiellement d’environ cinq semaines et demie pour concevoir, programmer et terminer le jeu. À l’époque, un titre Atari 2600 demande plutôt plusieurs mois de travail. Le Guinness World Records retient même une durée de 35 jours pour le développement.
Warshaw réussit son pari et le jeu arrive bien à temps. Mais E.T. est accueilli fraîchement. Son système de jeu, ses nombreux trous dans lesquels le personnage tombe sans toujours comprendre pourquoi et son manque de finition vont rapidement lui coller une réputation désastreuse. Warshaw lui-même expliquera plus tard qu’il n’avait tout simplement pas eu le temps de procéder aux phases d’ajustement et de peaufinage habituelles.
Atari avait pourtant vu grand et produit plusieurs millions de cartouches. Le chiffre de quatre millions est régulièrement cité, tandis que les estimations de ventes tournent autour de 1 à 1,5 million selon les sources. Le problème est donc simple, il reste énormément de cartouches sur les bras.
Atari croule surtout sous ses propres stocks
Réduire l’affaire à E.T. serait toutefois trompeur. En 1983, Atari est confronté à un problème beaucoup plus vaste car le marché américain du jeu vidéo se retrouve saturé de consoles, de jeux et de fabricants.
L’entreprise a notamment produit énormément de cartouches Pac-Man, dont le succès commercial ne correspond pas à son accueil critique. Les retours des distributeurs s’accumulent, les entrepôts se remplissent et Atari se retrouve avec d’immenses quantités de produits dont la valeur commerciale s’est effondrée.
C’est dans ce contexte qu’Atari décide de se débarrasser d’une partie de son stock situé à El Paso. En septembre 1983, les camions arrivent donc à la décharge d’Alamogordo. Les journaux locaux rapportent alors l’arrivée d’une dizaine à une vingtaine de semi-remorques.
Une couche de béton est ensuite coulée au-dessus des déchets. L’opération est suffisamment inhabituelle pour alimenter immédiatement les spéculations. Mais contrairement à une autre version souvent racontée aujourd’hui, il n’est pas solidement établi qu’Atari ait organisé cette destruction spécifiquement pour bénéficier d’un avantage fiscal. Les témoignages de l’époque parlent plutôt de la nécessité de se débarrasser rapidement et à moindre coût d’un stock devenu encombrant.
La légende des millions de cartouches
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle devient pourtant l’une des grandes légendes du jeu vidéo. Dès septembre 1983, la presse locale raconte que des camions remplis de produits Atari viennent déverser leur cargaison dans la décharge. Des habitants affirment avoir récupéré des cartouches dans les déchets. Le journal Alamogordo Daily News suit l’affaire pendant plusieurs jours.
Mais les détails restent flous. Combien de cartouches ? Quels jeux ? Pourquoi exactement les détruire ? Atari ne donne pas de réponse précise. Au fil des années, l’histoire se transforme. Des centaines de milliers de produits Atari deviennent “des millions de copies d’E.T.” enterrées dans le désert. Et comme personne ne peut vérifier, la légende prospère jusqu’en 2014.
Les pelleteuses confirment la légende
Le 26 avril 2014, une équipe menée dans le cadre du documentaire Atari: Game Over entreprend de fouiller le site d’Alamogordo. L’opération est organisée avec les autorités locales et bénéficie notamment du soutien de Microsoft.
Après plusieurs heures de recherche, les archéologues mettent au jour les premiers restes de jeux Atari. Puis les cartouches s’accumulent : E.T., Pac-Man, Centipede, Asteroids, Defender et d’autres titres sont retrouvés, ainsi que du matériel Atari. La légende vient de prendre une bonne grosse dose de réalité.
L’ancien responsable d’Atari chargé de cette opération, James Heller, est présent lors de la fouille. Il révèle alors que le nombre de cartouches enfouies sur le site était d’environ 728 000. Très loin des millions d’E.T. racontés pendant des années, donc.
Surtout, ces 728 000 cartouches ne sont pas uniquement des E.T.. Le site correspondait à une opération de liquidation beaucoup plus large du stock d’Atari provenant d’El Paso. La fouille ne permet d’ailleurs de récupérer qu’une petite partie du contenu, environ 1 300 cartouches sont sorties de terre. Le reste se trouve plus profondément que prévu et n’est pas récupéré. Et parmi les cartouches effectivement retrouvées, E.T. ne représente qu’environ 10 % selon le documentaire Atari: Game Over.
Quand les jeux enterrés deviennent des objets de collection
Le plus amusant dans cette histoire est peut-être ce qui arrive ensuite. Les cartouches qui avaient été jugées suffisamment inutiles pour finir dans une décharge deviennent soudain des objets de collection. La ville d’Alamogordo met une partie des exemplaires récupérés aux enchères. En 2015, 881 cartouches issues de la fouille sont vendues sur eBay pour un total de 107 930,15 dollars. Une seule cartouche d’E.T. dépasse alors les 1 500 dollars.
L’un des exemplaires récupérés rejoint même les collections du Smithsonian, où il est conservé comme témoignage à la fois de l’histoire d’Atari et du krach du jeu vidéo du début des années 1980.
E.T. n’a pas tué le jeu vidéo ! C’est finalement le principal enseignement de cette histoire. Oui, Atari a réellement enterré des centaines de milliers de cartouches et de produits dans une décharge du Nouveau-Mexique. Oui, des copies d’E.T. faisaient partie du lot. Et oui, elles ont été retrouvées trente ans plus tard. Mais non, Atari n’a pas enterré des millions de copies d’E.T. dans un geste de désespoir destiné à faire disparaître son pire jeu.
Le site d’Alamogordo était surtout le symptôme d’un problème beaucoup plus vaste, Atari avait produit beaucoup trop de jeux et de consoles dans un marché qui venait brutalement de se retourner. E.T. a certainement été un énorme échec, mais il n’a pas, à lui seul, provoqué le krach de 1983.
Ironiquement, le jeu qui devait symboliser la catastrophe est devenu l’un des objets les plus célèbres de l’histoire du jeu vidéo. Et après avoir passé trente ans sous terre, E.T. a finalement réussi son plus improbable come-back : devenir une pièce de collection.