Le rituel est devenu aussi incontournable que l’achat des fournitures de rentrée. Chaque 1er septembre, les réseaux sociaux se couvrent de photos d’enfants coiffés comme des élèves modèles et cartable sur le dos devant leur école pour la rentrée. Un moment de fierté parentale, mais aussi une mine d’or pour les pédocriminels. Selon la CNIL, un enfant possède en moyenne 1 300 photos de lui en ligne avant ses 13 ans, qui est pourtant l’âge légal d’inscription sur les plateformes. Plus de la moitié des parents français sont des adeptes du sharenting, cette contraction de share et parenting qui désigne le partage de contenus impliquant ses enfants sur les réseaux sociaux. Assez logiquement, la rentrée en est le pic saisonnier.
Ce que dit la loi
Sur le papier, la France s’est dotée d’un arsenal solide. La loi du 19 février 2024 a inscrit le droit à la vie privée de l’enfant dans la définition de l’autorité parentale : le Code civil précise désormais que les parents protègent leur enfant « dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité », ce qui implique aussi son exposition en ligne. Le texte impose un exercice conjoint du droit à l’image, y compris pour les parents séparés, et oblige à consulter l’enfant « selon son âge et son degré de maturité ». Concrètement, poster la photo de rentrée de sa progéniture sans lui demander son avis n’est plus tout à fait légal. De la même manière, en cas de désaccord entre les parents, il est désormais possible de saisir un juge pour interdire la publication des photos de son enfant. Dans les situations les plus graves, et notamment quand la diffusion porte atteinte à la dignité de l’enfant, la loi prévoit jusqu’à la délégation forcée de l’autorité parentale sur le droit à l’image.
Encore faut-il que l’enfant soit en capacité de dire non, et de comprendre les enjeux d’une publication en ligne. Le texte reconnait que la loi sur le sharenting est avant tout un texte à vocation pédagogique plus que répressive. Aucune sanction spécifique ni aucun mécanisme de contrôle n’est prévu. La loi de 2020 sur les enfants influenceurs, plus contraignante avec son encadrement du travail reste l’exception qui confirme la règle : pour le reste de la population, le droit français préfère responsabiliser les parents que les contraindre.
Le problème n’est pas la photo, c’est ce qu’on en fait
On passera les problèmes évidents liés à l’absence de consentement libre éclairé de l’enfant lorsqu’un parent partage des photos de lui sur les réseaux sociaux. Le principal problème du sharenting réside dans l’utilisation qui peut être faite des photos. Même lorsque le cliché est parfaitement innocent, il devient incontrôlable une fois oublié en ligne. Les chiffres font froid dans le dos : la majorité des images qui circulent sur les forums pédocriminels provient de photos parfaitement anodines, prises pour immortaliser la vie quotidienne.
Si les risques sont encore plus marqués à la rentrée, c’est parce que le cliché est souvent accompagné du nom de l’école, de la classe, ou de la liste scolaire. Une mine d’informations pour qui voudrait connaître l’identité et l’emploi du temps exact de votre enfant.
L’IA a changé l’échelle du désastre
Avec l’arrivée de l’IA générative, la situation est devenue encore plus inquiétante : n’importe qui (y compris les enfants donc) peut voir son image mise à nu, ou modifiée sans consentement. Rien d’illégal ou de réellement problématique à la source : le souci n’est pas la photo, mais bien ce que des personnes mal intentionnées peuvent en faire. En février dernier, une enquête glaçante menée dans 11 pays révélait qu’au moins 1,2 million d’enfants avaient vu leur image détournée en deepfake sexuellement explicite en moins d’un an. L’Internet Watch Foundation constate de son côté une explosion des contenus pédocriminels générés par IA en 2025, entraînés et alimentés par les milliards d’images d’enfants disponibles publiquement.
Publier une photo de son enfant en 2026, ce n’est plus seulement l’exposer au regard de tiers mal intentionnés, c’est fournir de la matière première à des systèmes capables de la transformer en matériel pédopornographique. En attendant un cadre légal vraiment efficace, le bon sens reste le seul rempart efficace : comptes privés, visages floutés ou de dos, pas d’information permettant de localiser l’enfant, demander son avis, et encore mieux : s’abstenir de poster la trogne du petit dernier sur Internet. La photo du cartable peut très bien finir dans le groupe familial plutôt que sur Instagram.