En 2016 quand les Worlds débarquaient déjà à San Francisco, l’événement tenait tout entier dans un seul hôtel et rassemblait à peine 4 000 personnes, sur invitation, portes closes pour le grand public hormis la famille des compétiteurs, dus à la taille limitée de la salle. Dix ans plus tard, exactement dans la même ville, j’ai vu débarquer 50 000 visiteurs par jour, un stade de NBA blindé, une loterie pour espérer avoir une place et une file d’attente qui débordait sur la chaussée dès 7 heures du matin. J’ai fait couvert les années 2016, 2017, 2019, 2025 et voici mon avais sur les Worlds de 2026 et mes attentes sur la prochaine édition de 2027.
Quand les Worlds tenaient dans un hôtel
Mes premiers Worlds, c’était intime au point d’en être presque confidentiel. En 2016, tout se passait au Marriott Marquis, un seul hôtel et une petite salle dont mes photos de l’époque semblent ridicules face aux immenses Worlds de cette année. Environ 1 500 joueurs qualifiés, leurs familles, et c’est tout. Pas de billet grand public, pas de foule anonyme. On croisait les meilleurs joueurs de la planète dans l’ascenseur, on tombait sur des parties de JCC improvisées partout dans le lobby de l’hôtel et il n’était pas rare de finir une soirée à échanger des cartes ou à s’affronter sur les jeux entre deux distributeurs.
C’était petit, oui. Il y avait moins d’activités annexes, évidemment. Pas très juste pour le public qui voulait assister aux championnats également. Mais c’était vivant et chaleureux d’une façon que je n’ai pas retrouvée cette année. On était une communauté et pas une marée humaine. En 2017 à Anaheim, les Worlds s’ouvraient au public avec un badge spectateur. En 2019 à Washington, on passait la barre des 8 000 personnes, mais ça restait à mon sens tout à fait acceptable. Autant vous dire qu’on ne savait pas ce qui nous attendait.
Quand trop c’est trop ?
Parce que 2026, c’est une autre planète. On ne parle plus d’un hôtel, mais de trois sites répartis dans San Francisco : le Moscone Center pour le gros de l’événement, le Chase Center pour la finale, et même l’Oracle Park s’y mettent pour una match de baseball Pokémon. 54 000 billets écoulés, trois jours à guichets fermés, 52 pays représentés, 2 700 compétiteurs, une cagnotte montée à 2 millions de dollars et plus de 2 000 personnes rien que pour faire tourner la machine. Pour rappel, il y a dix ans, 4 000 personnes, c’était le total des présents. Aujourd’hui, il y en a la moitié présente dans le staff.
Le chiffre qui m’a scié, c’est celui de la loterie. Cette année, environ 130 000 personnes se sont inscrites pour tenter d’obtenir une place. Il y en avait 50 000. Faites le calcul : la majorité des fans qui voulaient venir sont restés à la porte. Chris Brown, directeur global esports et événements de The Pokémon Company, l’a reconnu lui-même pendant notre table ronde : le public n’a aucune idée du niveau réel de la demande, et lui non plus n’a pas la solution miracle. On est passés d’un club où l’on entrait en poussant la porte à un événement qu’il faut gagner au tirage au sort, et ça ne risque pas de se calmer. Le show ne rétrécira pas. L’objectif affiché, c’est même de doubler le nombre de joueurs qualifiés dans les cinq ans.
PokémonXP, la bonne surprise qui ne reviendra pas chaque année
Alors soyons honnêtes, parce que taper sur la démesure serait trop facile. Cette année, Pokémon a lancé PokémonXP, sa toute première convention dédiée aux fans greffée sur les Worlds, et ça, franchement, c’était une bonne idée. La logique était maligne : séparer physiquement le festival grand public de la zone de compétition, dans des espaces distincts, pour que les joueurs puissent se concentrer sur leur tournoi pendant que le reste du public s’éclatait à côté. Rien que ça, c’est une vraie réussite d’organisation.
Et le contenu suivait. J’ai joué au flipper Pokémon, j’ai arpenté un vrai petit musée de la licence, je me suis attardé devant un mur montrant l’art du Jeu de Cartes à Collectionner au grand format, et surtout, la cerise sur la Charmilly, j’ai fabriqué mon propre Pichu en pâte à modeler avec les animateurs du studio Aardman. Mais si, le studio Aardman, les génies britanniques derrière Wallace et Gromit, Chicken Run et Shaun le mouton.
Cet atelier était évidemment en référence à Contes Pokémon : les Mésaventures de Palarticho et Pichu, la série en stop motion réalisée par Aardman, dont le teaser a eu sa première mondiale sur place. L’histoire se déroule dans la région de Galar, celle d’Épée et Bouclier, calquée sur le Royaume-Uni, et la sortie est prévue pour 2027. La série atterrira sur Disney+ l’an prochain. Bref, PokémonXP, c’était du lourd et toutes ses expériences étaient exceptionnelles.
L’arène de combat, une excellente idée si représentative de Pokémon
L’autre truc que la démesure a rendu possible et qui pour le coup est vraiment top, c’est la finale en arène. Le dimanche, la Championship Sunday s’est jouée au Chase Center, l’antre des Golden State Warriors en NBA. 15 000 personnes, guichets fermés, la plus grande salle jamais utilisée pour un tournoi Pokémon, diffusée en direct. Et là, je dois l’admettre, ça envoie. Voir une finale de VGC ou de JCC dans un vrai stade, avec l’ambiance, les lumières et la foule, ça donne enfin à la compétition ce qu’elle mérite.

Chris Brown ne s’y trompe pas, il veut garder ce format, avec une taille de rêve autour de 15 000 à 20 000 places. Le hic qu’il concède lui-même, c’est qu’il faut dénicher dans chaque ville hôte à la fois un grand centre de convention et une salle de cette envergure, avec une semaine entière de montage rien que pour l’arène, et ce n’est pas donné partout.
Derrière la vitrine, ça déborde de partout
C’est le moment ou Tortank balance la douche froide. Parce que tout ce gigantisme, Pokémon n’a réellement su le contenir. Le symbole de l’année, c’est le Pin Rally, une chasse aux pin’s (gratuite) répartie sur douze stations, avec 300 000 pin’s produits pour être sûrs qu’il y en ait pour tout le monde. Sur le papier, ça aurait pu être une activité sympa pour rendre à la communauté. Dans les faits, la foule a été jugée si dangereuse que les stations ont été fermées, avant qu’un mail dimanche ne confirme que l’animation ne reviendrait pas. Des gens serrés épaule contre épaule et un gros risque de mouvement de foule, de toute évidence il n’est plus possible de proposer des petits objets Pokémon gratuits sans que cela ne tourne mal. Quand on voit le prix de l’ensemble du set sur eBay, on comprend l’engouement pour ce genre de distribution…
La gratuité n’est pas la seule responsable de toute façon. Pokémon est devenu tellement énorme, il est obligatoire de jouer à la loterie pour espérer rentrer dans le Pokémon Center pour y acheter ses produits exclusifs.
Dehors, une véritable allée d’escroc de revendeurs, surnommée Scalper Alley, écoulait la marchandise, et les peluches Pikachu exclusives se sont retrouvées à des centaines de dollars sur eBay avant même la fin du week-end. Triste.
Le système de loterie était aussi en place pour les activités les plus sympas de PokémonXP, les activités sans le facteur chance fonctionnant sous forme de file d’attente. Évidemment, les files étaient particulièrement importantes.
San Francisco, le décor qui plombe la fête
Et puis il y a la ville. Je vais le dire franchement, parce que c’est ce que j’ai vu de mes propres yeux dès mon arrivée : les rues autour du Moscone Center, en plein quartier de SoMa, collées au Tenderloin, m’ont fait comprendre à quel point les inégalités sociales en Californie ont atteint un point terrifiant. Loin de l’ambiance Pokémon, la presse locale rappelait il y a peu que San Francisco reste sous l’emprise de la drogue, et au printemps, l’État a carrément redéployé la Garde nationale et la police d’autoroute pour tenter de démanteler les marchés de drogue à ciel ouvert du secteur.

Alors oui, les statistiques de la mairie racontent une criminalité en baisse, et un tourisme qui repart. Les deux réalités coexistent. Mais entre le communiqué et le trottoir, il y a un fossé. Autant le dispositif de sécurité était sacrément efficace dans l’enceinte des Worlds, autant les balades aux abords étaient une expérience que l’on ne s’imagine pas en France. Difficile, dans ce contexte, de ne pas trouver saine l’idée d’éloigner Worlds des États-Unis.
Cap sur Singapour
Justement, l’an prochain, les Worlds mettent les voiles direction Singapour, au Singapore Expo, du 13 au 15 août 2027. C’est seulement la quatrième fois que le tournoi quitte les USA, et la première en Asie du Sud-Est. Sur le principe, je dis oui, mille fois oui. Rapprocher l’événement de l’énorme communauté asiatique, changer d’air, sortir de la zone de confort américaine, c’est exactement ce qu’il fallait faire.
Sauf que, à Singapour, pas de PokémonXP. La convention dédiée aux fans ne fait pas le voyage, l’événement n’ayant vocation à revenir que certaines années. Autant dire qu’il faudra probablement s’attendre à moins d’activité. Reste une vraie question ouverte, celle de l’arène. Le Singapore Expo est un mastodonte de convention, mais rien ne dit encore qu’on y retrouvera une salle du calibre du Chase Center.
Au fond, je ne demande pas à Pokémon de redevenir le petit club d’initiés de 2016. Ce temps-là est mort et vu la popularité de la licence, il serait complètement déraisonnable d’en revenir à un petit événement.
J’ai adoré mes Worlds intimistes, j’ai encaissé mes Worlds démesurés et je pense qu’il va falloir que la Pokémon Company trouve un équilibre entre les deux.
















