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Selon cette enquête, 68 % des physiciens pensent que le temps ne serait pas né avec le Big Bang : une remise en cause vertigineuse

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La cosmologie moderne est un domaine scientifique solide (en l’apparence, du moins), mais elle reste traversée de profonds désaccords, qui touchent à ses fondements les plus importants. Comment y voir clair, nous, pauvres profanes, quand même les plus grands spécialistes de la discipline ont des opinions divergentes sur ce qui devrait constituer le récit scientifique de l’origine du cosmos ?

Nous aurions pu naïvement croire que les physiciens, avec un siècle de sondage des arcanes de l’Univers dans les pattes, avaient au moins tranché la question la plus élémentaire qui soit : quand est-ce que tout a commencé ? Le Big Bang, tel qu’il est enseigné et imprégné dans l’imaginaire collectif, est supposé marquer le point de départ absolu ; le « moment zéro » à partir duquel l’espace, la matière et le temps lui-même auraient surgi du néant. Eh bien, il se trouve que bon nombre d’entre eux ne pensent pas que le Big Bang représente nécessairement la naissance du temps.

Pour être plus précis : 68,4 % d’entre eux, exactement, qui ont répondu à la plus grande enquête du genre jamais conduite : Big Mysteries Survey. Un questionnaire international lancé en 2025 par la revue Physics Magazine de l’American Physical Society, dirigé par l’astrophysicien Niayesh Afshordi, de l’Université de Waterloo et du Perimeter Institute (Canada).

Sur plus de 1 675 physiciens sondés, seules deux questions ont obtenu un consensus majoritaire, et aucune des « réponses standard » de la physique fondamentale n’a joui d’un soutien écrasant. Cela signifie que, sur presque tous les grands mystères de l’Univers, une part non négligeable de la communauté scientifique est en désaccord avec elle-même.

On peut tout mesurer… sauf si le temps a vraiment commencé

Le premier problème est en grande partie sémantique ; le terme « Big Bang » a été formulé pour la première fois en 1949 par l’astrophysicien Fred Hoyle, sur un ton d’ailleurs sarcastique. Il évoque, à l’oreille, une détonation colossale, à partir de laquelle tout serait issu. En réalité, il n’y a pas eu d’explosion, et même un feu d’artifice ou un petit pétard acheté sur Internet serait incomparablement plus bruyant que cet événement, puisqu’il s’est produit dans un univers où le son ne pouvait tout simplement pas se propager.

Ce que la cosmologie décrit sous ce nom, c’est un univers déjà existant dans un état de densité et de chaleur inimaginables, qui s’est mis à s’étendre il y a environ 13,8 milliards d’années. Le modèle standard ΛCDM (pour Lambda Cold Dark Matter) couvre très précisément ce qui s’est déroulé après, mais dès qu’on tente de remonter en deçà, il bute sur ce que l’on appelle en physique la singularité. Un point où la courbure de l’espace-temps diverge vers l’infini, où la température et la densité atteignent des valeurs absurdes, et où les équations de la relativité générale ne s’appliquent plus.

Ce seuil n’est donc pas le « début du temps » : c’est l’horizon épistémologique au-delà duquel la physique montre l’incomplétude de ses équations actuelles. Si 68 % des spécialistes s’accordent sur ce point, c’est avant tout parce que la question de savoir si le temps possède un commencement absolu ou s’il s’écoule depuis toujours dépasse de loin le cadre du modèle standard de la cosmologie, qui n’a simplement pas été conçu pour y répondre.

Cette question n’a, finalement, pas grand-chose à voir avec la physique ; elle est métaphysique par essence, et il est donc normal qu’il n’existe aucun consensus scientifique la concernant. Aristote (IVe siècle av. J.C.), qui considérait le temps comme la mesure du mouvement, en déduisait logiquement qu’il ne pouvait pas avoir commencé, puisque tout commencement présuppose un « avant » et donc du temps déjà existant.

Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), plaçait déjà le temps du côté des conditions a priori de l’expérience humaine, c’est-à-dire une structure sans laquelle nous ne pourrions rien percevoir ni penser, mais dont rien ne garantit qu’elle corresponde à une réalité extérieure indépendante de nous. Ce ne sont que deux exemples des plus grands esprits qui se sont penchés sur cette notion, et si eux-mêmes l’ont jugée insoluble en l’état de leurs connaissances, le résultat de cette enquête démontre, à tout le moins, que l’état des nôtres n’a pas fondamentalement changé depuis lors.

La course à l’avant-Big Bang

Ne simplifions pas la question pour autant : il serait injuste d’affirmer que la physique a rendu les armes. Par exemple, la gravité quantique à boucles cherche à démontrer que la singularité n’a jamais existé et que notre univers aurait rebondi sur un univers antérieur effondré sur lui-même.

Plus connue, la théorie des cordes (ou du mois, certains de ses modèles) envisage même un temps sans commencement au sein d’un multivers dont le Big Bang ne serait qu’un épisode parmi d’autres. Ou le modèle de la cosmologie cyclique conforme de Penrose, qui propose que l’univers se réinitialise indéfiniment sans que le temps ne s’interrompe jamais.

Mais nous revenons presque au point de départ : aucun de ces cadres ne nous a conduit à une preuve expérimentale solide, et tous se heurtent au même mur. Nous savons presque tout de ce qui s’est passé après, mais ne savons presque rien de ce qui a rendu possible ce « après ».

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